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08/06/2017 03:28 EDT | Actualisé 08/06/2017 03:40 EDT

Au Cachemire, l'Inde face à la colère de la jeunesse

Devant un campus de Shopian, au Cachemire indien, des étudiants en uniforme attendent avec des pierres le passage d'un convoi militaire, scène familière dans cette région poudrière où la jeunesse est le fer de lance d'une nouvelle contestation.

"Inde, dégage": la vallée de Srinagar vit ce printemps au rythme des affrontements entre lanceurs de pierres et troupes lourdement armées. Ces heurts révèlent la métamorphose de la lutte contre New Delhi, qui s'inquiète de la montée de la mobilisation politique et sociale des étudiants dans cette zone meurtrie par la guerre revendiquée par l'Inde et le Pakistan.

À Shopian, district du sud de la vallée, le professeur enjoint ses élèves de rentrer dans le campus. Ils restent sourds à ses appels. Quelques minutes passent. Les véhicules de l'armée déboulent à toute vitesse, klaxon enfoncé. Hurlant des invectives, les étudiants caillassent le convoi.

"Je comprends leur colère. Six de mes étudiants ont été tués l'année dernière", commente le professeur, qui n'a pas souhaité révéler son nom.

Depuis juillet 2016, plus de 100 jeunes hommes et femmes ont trouvé la mort lors de manifestations, renforçant le ressentiment d'une partie de la population locale envers l'Inde, perçue comme une puissance occupante. Avec un demi-million de soldats indiens postés sur son sol, la région à majorité musulmane est l'une des zones les plus militarisées au monde.

Le plateau himalayen du Cachemire est de facto divisé entre l'Inde et le Pakistan. Depuis la Partition de 1947, New Delhi et Islamabad se déchirent pour le contrôle de la région, un conflit dont découle une insurrection séparatiste dans la partie indienne.

Mais aujourd'hui, le visage de la contestation contre l'Inde a changé. La rébellion armée n'est désormais plus que l'ombre d'elle-même, le flambeau de la fronde est passé à la jeunesse locale.

Nés et élevés dans la violence, les jeunes du Cachemire se trouvent souvent sans perspectives d'avenir et englués dans un conflit sans fin en vue.

- Cercle vicieux -

Alité dans sa chambre faiblement éclairée du village de Quimoh, Mohammad Younis se remet depuis quatre mois d'une blessure par arme à feu.

En février dernier, le jeune homme de 18 ans traversait un champ pour assister aux funérailles d'un insurgé lorsque des soldats lui ont tiré dessus, le blessant à la cuisse. "Si je n'étais pas coincé dans ce lit, moi aussi j'irais dehors pour protester", confie-t-il à l'AFP.

Les étudiants cachemiris d'aujourd'hui "n'ont pas peur des balles et des soldats", clame son père Mohammad Akbar.

"Nous étions timides", estime ce dernier en référence à ses propres années de jeunesse. "Mais cette génération doit se battre."

Face à la colère qui gronde dans les campus et déborde jusque dans les rues, l'Inde ne sait quelle attitude adopter. Ses soldats sont plus rompus à la contre-guérilla qu'à contenir des manifestations urbaines.

Chaque décès dans des affrontements avec ces manifestations entraîne de nouveaux rassemblements, qui dégénèrent à leur tour, nourrissant ainsi un cercle vicieux.

Mercredi encore, Shopian était la scène de nouveaux rassemblements anti-Inde après le décès d'un étudiant la veille lorsque que la jeunesse était descendue dans les rues pour gêner une opération de contre-insurrection des forces de sécurité.

La victime a été mortellement touchée à la poitrine lors de tirs destinés à disperser les manifestants, selon des habitants. La police affirme qu'il a été atteint lors d'un échange de tirs avec des rebelles.

Le chef de l'armée indienne, le général Bipin Rawat, a même confessé à ce propos qu'il préférerait "qu'au lieu de nous lancer des pierres, (les jeunes) tirent avec des armes."

"Alors je serais heureux. Alors je pourrais faire ce que je veux", a-t-il déclaré à l'agence Press Trust of India.

- Arrêté sept fois -

La vallée de Srinagar a été secouée par des manifestations sanglantes l'été dernier, renvoyant le Cachemire au traumatisme de ses années les plus noires.

Les soulèvements avaient été déclenchés par la mort d'un charismatique leader rebelle, qui rajeunissait l'image de l'insurrection armée à travers ses messages et photos postés sur les réseaux sociaux, abattu par les troupes indiennes.

Après la traditionnelle accalmie due au froid d'hiver, la contestation estudiantine a repris en avril suite à un raid des forces de sécurité sur un campus de la ville de Pulwama pour arrêter des meneurs présumés.

Dans un incident séparé, une vidéo virale montrant l'armée indienne utilisant un Cachemiri comme bouclier humain pour protéger un convoi des jets de pierres a elle aussi attisé les braises.

Wasim Ahmed Bhat, un étudiant, a été arrêté sept fois depuis juillet, ce qui l'a empêcher d'assister à l'enterrement de son père. "À chaque fois, j'étais torturé", dit-il.

Près de 3.000 manifestants étudiants ont ainsi été détenus l'été dernier, rapporte un haut responsable policier sous couvert d'anonymat. Dans les opérations militaires, les troupes redoutent maintenant plus les jeunes qui s'interposent que les insurgés eux-mêmes, décrit-il.

"La crise que nous voyons aujourd'hui n'est pas près de disparaître", estime un haut responsable policier, fataliste.

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