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06/06/2017 20:45 EDT | Actualisé 06/06/2017 21:00 EDT

Mexique: Tepeaca, la ville des voleurs de carburant

Des agriculteurs observent le passage d'un convoi militaire le long de leurs champs de laitues et d'oignons, dans l'Etat de Puebla, région du centre du Mexique où sévissent les voleurs de combustible.

A bord du convoi, les militaires croisent leurs regards et se demandent lequel parmi ces paysans informera de leur arrivée les voleurs exerçant dans cette région, connue comme le "Triangle rouge", et contrôlée par plusieurs groupes criminels.

Les siphonnages d'installations pétrolières ont pris une ampleur sans précédent dans le pays, passant de 186 en 2012 à 6.837 en 2016, selon des données officielles. Et à fin mars 2017, Pemex avait déjà enregistré 2.683 prélèvements clandestines.

Pour l'entreprise publique mexicaine, qui génère environ 20% des revenus de l'Etat, la perte est considérable. Depuis 2010, ces vols lui ont coûté environ 2,4 milliards de dollars, explique à l'AFP Carlos Murrieta, directeur de la transformation industrielle chez Pemex.

Avec la libéralisation controversée des prix du carburant, décidée en début d'année par le gouvernement, les tarifs à la pompe ont augmenté, rendant les vols plus attractifs.

Sur le trajet, la tension est palpable entre militaires et paysans.

"C'est très difficile de détecter qui se dédie à cette activité", explique à l'AFP un militaire sous couvert d'anonymat.

Ceux qui volent sont appelés "huachicoleros". Autour de leur activité s'est développée une culture populaire locale, avec chanson inspirée des narcocorridos, qui relatent au son de la guitare et des trompettes les "exploits" des cartels de drogue. Les "huachicoleros" possèdent aussi leur saint, représenté tenant à la main un bidon en plastique et un tuyau.

Les véhicules militaires progressent entre les champs cultivés d'où se dégage une très forte odeur d'essence, jusqu'à un quartier pauvre aux rues non goudronnées et aux maisons peintes en jaune et orange.

"Nous pensons qu'un d'eux (des voleurs) habite dans cette maison et qu'un autre dans celle-là", indique le fonctionnaire de Pemex en désignant des constructions dans la localité de Tepeaca.

C'est par ici que passe un oléoduc transportant du diesel et de l'essence entre Minatitlan, dans l'Etat de Veracruz (est), et Mexico.

Dès que les fonctionnaires de Pemex détectent un vol, ils cessent d'injecter du carburant dans les canalisations souterraines, mais "la pression est suffisante" pour pouvoir extraire ce qui reste.

Tepeaca et cinq autres localités forment le "triangle rouge", contrôlés par deux groupes criminels liés au narcotrafic.

Tout récemment, quatre militaires et six civils sont morts lors d'un affrontement armé en mai à Palmar de Bravo, non loin de là.

- Activité lucrative -

Le danger ne décourage pas les voleurs: cette activité est très lucrative.

Les "picadores" (piqueurs) gagnent 10.000 dollars pour perforer l'épais oléoduc en moins de vingt minutes. Et jusqu'à 8.000 dollars pour tenir le tuyau qui prélèvera jusqu'à 4.000 litres.

Les enfants peuvent gagner jusqu'à 500 dollars par mois pour surveiller les alentours et prévenir de l'arrivée de l'armée ou de la police.

Les "huachicoleros" vendent l'essence volée en plein jour, parfois même dans des stations services. Pemex a ainsi fermé le 18 avril sept stations vendant du carburant volé.

Récemment, un problème de siphonnage a libéré un jet de carburant de 15 mètres de hauteur. On a vu des habitants tenter de le récupérer presque à main nue, sous les yeux des autorités.

Le dernier épisode, dramatique, s'est déroulé le 13 mai: quatre personnes sont mortes calcinées, après que leur véhicule eût roulé sur un tuyau de siphonnage.

Tepeaca abrite un camp militaire, avec un centre de contrôle équipé de drones, d'hélicoptères et d'avions pour surveiller les installations.

Si une anomalie est repérée, une alerte se déclenche et une antenne de 25 mètres est activée, détectant les mouvements humains à douze kilomètres à la ronde, y compris la nuit.

Un des militaires estime qu'une grande partie du problème provient des polices municipales et de l'Etat qui ne font pas leur travail préventif. Plusieurs cas de corruption ont également été signalés.

"Le vol de combustible ne doit pas être traité comme n'importe quel vol. Nous aimerions que cela soit considéré comme plus grave. Ca implique beaucoup la société, détruit le tissu social, c'est un délit très grave", affirme Murrieta. Déplorant que la peine maximale n'excède pas huit années de prison.

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