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22/05/2017 04:20 EDT | Actualisé 22/05/2017 04:25 EDT

« Master of None », entre le tourbillon du quotidien et la solitude de l'hyperconnectivité

Netflix

L’encombrement est un terme à la mode ces temps-ci. Nous avons des trucs qui traînent dans tous les coins. Nos garde-robes débordent, nos fils de nouvelles s’allongent et notre ordre du jour est de plus en plus difficile à gérer. Mêmes nos vies sentimentales ne sont pas épargnées par le phénomène. Comment une jeune personne célibataire peut-elle faire un choix à travers une surabondance de profils Tinder, et s’y attarder assez longtemps pour établir un lien durable?

Et si la vie d’aujourd’hui ressemble à un marathon, comment une série télé peut-elle capter le sens de l’existence humaine? La fiction est-elle condamnée à reproduire le malaise provoqué par nos applications virtuelles? Une histoire peut-elle refléter la vie quotidienne de manière réaliste, sans en exagérer les défauts, et demeurer tout de même divertissante?

La deuxième saison de Master of None réussit à relever ce défi avec brio. En dix épisodes de 30 minutes, ses auteurs Aziz Ansari et Alan Yang nous font découvrir la ville italienne de Modène avant de nous ramener à New York. Ils nous convient à une série de rendez-vous amoureux aux résultats imprévisibles, et dépeignent l’évolution d’un Thanksgiving familial au fil des années. Le collage feutré qui en résulte illustre aussi bien le tourbillon de la vie moderne que ses moments d’apathie et d’isolement.

Le constat est clair : la jeunesse d’aujourd’hui mène une vie surchargée. Les dialogues s’éloignent souvent des expériences propres à chaque personnage pour plonger dans les références culturelles qui occupent leurs vies. Dans le sixième épisode, des gens d’origines diverses se regroupent et finissent leur soirée dans un cinéma afin de regarder un film d’horreur mettant en vedette Nicolas Cage. Bref, la culture populaire est un thème qui s’infiltre partout, dans les trajets de taxi comme dans les moments passés entre amis.

Dans l’essai intitulé What Was the Hipster?, les éditeurs de n+1 affirment que le pastiche est l’une des principales caractéristiques du mode de vie hipster. Et Aziz Ansari a justement réussi à donner une touche de réalisme à la vie de ses personnages en plaçant la production et le visionnement d’émission de télé, les séances de jeu vidéo et les références à la série Friends au cœur de nombreuses scènes.

Master of None se démarque également par des signaux plus subtils qui démontrent à quel point la technologie a envahi nos vies. Une alerte sonore ne cesse de retentir chaque fois que Dev reçoit un texto, par exemple. Or, le silence peut aussi peser de tout son poids. Dans le premier épisode de cette deuxième saison, Dev se fait voler son téléphone juste après avoir pris en note le numéro d’une femme rencontrée par hasard dans un restaurant. Cet incident lui fait réaliser à quel point chaque personne autour de lui est complètement absorbée par son propre appareil. Dans un rare moment d’absurdité, cet épisode montre un homme italien cajoler son téléphone en gros plan, pendant que Dev l’observe avec envie.

En se juxtaposant au brouillard informationnel ambiant, ces scènes d’errance et de désirs inassouvis figurent parmi les moments les plus puissants de la saison. Après un rendez-vous qui s’annonçait prometteur mais tourne mal, Dev se retrouve seul à l’arrière d’un taxi, sur fond de bruits de circulation. Lors d’une visite au centre d’art Storm King, au nord de New York, Dev et Francesca contemplent la beauté automnale des lieux jusqu’à ce que Dev fasse une blague au sujet du mot de passe Wi-Fi de l’institution. Bref, les auteurs de la série ont volontairement alterné entre le caractère invasif de la technologie et les moments de tranquillité, ce qui recrée avec justesse les hauts et les bas de la vie contemporaine.

Ansari n’est pas le premier scénariste à tenter d’équilibrer l’ironie et les émotions authentiques. En 2000, le critique littéraire James Wood avait écrit un article controversé au sujet du roman Sourires de loup de Zadie Smith. « Un genre est en train de se durcir », avait-t-il déclaré, avant de qualifier de « réalistes hystériques » un groupe d’auteurs incluant aussi Salman Rushdie, Don DeLillo et David Foster Wallace. Selon Wood, ces auteurs dépeignaient l’agitation de la vie moderne sans parvenir à développer la profondeur des connections humaines et des luttes individuelles.

Depuis la publication de cet article, plusieurs romans admirables ont réussi à marier efficacement le rythme effréné de la modernité et la vie décevante des gens qui y sont pris au piège. Private Citizens de Tony Tulathimutte et Taipei de Tao Lin sont de bons exemples de récits axés sur notre relation avec Internet. Or, Master of None est possiblement la seule série télé à ne pas prendre cet enjeu à la légère. L’application Tinder, par exemple, fait partie intégrante de l’univers dans lequel Dev doit évoluer en public et en privé.

Dans l’une des scènes les plus marquantes de la saison (exception faite des huis clos presque parfaits et déjà encensés par la critique), Dev et son ami Arnold mangent dans un restaurant de renommée mondiale. Or, aucun ne parvient à apprécier le repas, puisque chacun reste absorbé par son propre drame personnel. Chacun vit une déception amoureuse et imagine l’autre être en meilleure posture. Voilà le genre d’ironie dramatique qui nous aide à compatir avec un personnage éprouvant des difficultés.

En cette époque de gratification instantanée, les drames qui inspirent les grandes œuvres de fiction semblent se raréfier. Si Roméo et Juliette avaient possédé un téléphone cellulaire, ils auraient pu couler des jours heureux ensemble. Malgré tout, les petits mensonges et les malentendus font encore partie de notre quotidien. Ils s’infiltrent absolument partout, que ce soit dans notre fil Instagram, les œufs brouillés de notre brunch dominical ou la chaîne d’emojis envoyés à une flamme rencontrée sur Internet. Ils nous accompagnent dans un trajet Lyft jusqu’à ce que nous soyons la dernière personne à bord de la voiture.

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