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20/05/2017 01:23 EDT | Actualisé 20/05/2017 06:20 EDT

Au-delà du cinéma, Iñárritu vous téléporte dans l'enfer des migrants

Vous êtes en enfer, ou presque. Casque sur les yeux, pieds nus dans le sable au milieu d'un groupe de migrants, le public cannois prend une claque digne des premiers temps du cinéma en pénétrant dans la réalité virtuelle avec "Carne y Arena".

La sélection de cette oeuvre du Mexicain Alejandro González Iñárritu, hors compétition, au Festival de Cannes, est une consécration pour cette technologie. De plus en plus de réalisateurs venus du cinéma s'y essaient, du documentaire au divertissement en passant par le film d'auteur.

Avec "Carne y Arena", le frisson se mérite. Rendez-vous dans un hangar aéroportuaire de Mandelieu-la-Napoule, à un jet de pierre de la baie de Cannes et de ses yachts luxueux. L'installation est à l'intérieur, derrière une palissade en métal rapportée de la frontière mexicaine.

Dans une pièce aux murs nus, vous commencerez par vous déchausser. Puis vous ôterez vos chaussettes. Une alarme se déclenche, vous passez une porte et faites un pas de plus vers le monde virtuel: une vaste étendue de sable, plongée dans l'obscurité.

Un rai de lumière orange permet à peine de distinguer les limites du terrain de jeu. Des assistants vous harnachent: casque audio et vidéo, sac à dos technique, rappellent que la lourdeur (et le prix) du matériel reste l'un des principaux freins au développement de cette technologie, de l'aveu même des professionnels.

Avec "Carne y Arena", l'expérience ne dure que 6 minutes 30. On ne les voit pas passer. Le temps de faire quelques pas à gauche, à droite, on constate que les déplacements sont ici aussi fluides que dans le monde réel, grâce à la technologie qui capte le moindre de nos mouvements.

- Frissons -

Un groupe de migrants en haillons, épuisés et traqués, surgit. Votre pouls s'accélère quand un hélicoptère de la police des frontières s'approche et vous rase. L'appareil n'est qu'une image projetée par le casque sur votre rétine mais le vent des pales, bien réel, vous fait frissonner.

Irrésistiblement, vous vous éloignez ou vous vous baissez au niveau du sol, dans la poussière (réelle), tout près de cette fillette qui se blottit dans les bras de sa mère (virtuelle). Difficile de ne pas ressentir d'angoisse même si vous êtes libre d'évoluer entre les migrants d'Amérique latine et les policiers surarmés qui les entourent, dans le vacarme des gyrophares et des cris.

Et comment ne pas glisser un coup d'oeil sous le caoutchouc mal ajusté du casque, pour vous rappeler que tout cela n'est que virtuel, lorsq'un policier sépare les hommes, à gauche, et les femmes, à droite, et vous braque avec une arme automatique pour vous faire obéir.

Difficile enfin de contrôler ses larmes au sortir du film, lorsque les migrants se sont évaporés et que vous vous retrouvez seul, avec le cartable de la fillette, abandonné dans le sable.

Dans cette "ethnographie semi-romancée", le réalisateur, Oscar du meilleur film en 2015 pour "Birdman", espère que "chacun vivra quelque chose d'unique" et que "les souvenirs virtuels de ces migrants (auront) enfin un visage et une réalité".

"Nous avons créé un véritable espace alternatif" où le visiteur pourra vivre ce que "d'autres ont vu, ressenti et entendu", explique-t-il en prélude. Les migrants ont prêté leur image, leurs vraies histoires d'exil et parfois les vêtements qu'ils portaient pour cette installation.

Quant au spectateur, après avoir laissé les migrants à leur sort, il rejoint en vingt minutes de route la confortable bulle cannoise, sain et sauf. Prévoyante, la production vous aura toute de même fait signer une décharge de responsabilité en cas d'éventuelles séquelles physiques ou psychologiques.

Vendredi soir, la réalité a brutalement réapparu: un migrant a été trouvé mort en gare de Cannes La Bocca, dans un train en provenance de Vintimille (Italie).

"Carne y Arena, présent virtuellement, invisible physiquement", sera présentée du 7 juin 2017 au 15 janvier 2018 à la Fondation Prada à Milan, puis doit entamer une tournée dans d'autres musées internationaux.

fbe/fmi/nip/lch