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18/05/2017 14:20 EDT | Actualisé 18/05/2017 17:52 EDT

Les Iraniens appelés à choisir entre l’ouverture et le populisme

Les Iraniens sont appelé à trancher, vendredi, s'ils confient un autre mandat au président sortant, Hassan Rohani, fort de ses promesses d'ouverture et de changement, ou alors s'ils se laissent charmer par le discours populiste de son adversaire conservateur Ebrahim Raisi. Notre envoyée spéciale à Téhéran, Marie-Ève Bédard, nous fait part du climat qui règne dans le pays, à quelques heures du scrutin.

Question : Qu'elles sont les forces en présence?

Réponse : Il y a les forces qui se rallient derrière le président sortant, Hassan Rohani, des gens modérés, plus ouverts au changement.

Le président Rohani n’est pas considéré comme un véritable réformateur, mais plutôt comme un homme modéré, architecte de l’accord sur le nucléaire iranien signé en 2015. Il offre une politique d’ouverture sur le monde et a un ton plus conciliant en ce qui concerne les pays étrangers.

Ses adversaires, les conservateurs et les ultraconservateurs, se rallient essentiellement à la candidature d’Ebrahim Raisi, un homme qui était très peu connu jusqu’à ce qu’il se lance dans la course à la présidence.

C’est un juge du système religieux iranien qui dirige une fondation très riche, très proche du guide suprême de l’Iran, l’ayatollah Khamenei. On dit en coulisse qu’il a le soutien du guide suprême, même si ce dernier est supposé rester neutre dans l’exercice électoral.

Q. : La tension électorale est-elle palpable sur le terrain?

R. : C’est clair dans ce que les gens nous disent, qu’il existe une certaine crainte qu’on puisse tenter d’influencer l’issue du vote.

C’est anecdotique quand même, mais des gens disent : « Apportez vos propres crayons dans les bureaux de scrutin de peur que ceux qui sont fournis soient à l’encre effaçable. de façon à qu’on puisse trafiquer les bulletins par la suite. On veut éviter une répétition du scénario de 2009 [lors de la réélection du conservateur Mahmoud Ahmadinejad, les résultats du scrutin avaient été vivement contestés].

Selon plusieurs analystes ce serait tout de même improbable qu’on assiste à une tricherie franche et ouverte.

Ce qu’on redoute surtout, c’est l’emploi de tactiques bien connues qui ne sont pas propres à l’Iran, c’est-à-dire offrir des repas aux gens, noliser des autobus, offrir une compensation financière pour pouvoir aller voter.

Q. : Qu’est-ce qu’on reproche à Rohani?

R. : Ses adversaires lui reprochent d’avoir été naïf et de s’être montré faible face à l’Occident, d’avoir fait confiance aux Américains, à qui clairement on ne peut faire confiance, selon eux.

Dans les classes populaires, qui sont assez pauvres, on estime n’avoir jamais vu les bénéfices des accords qui ont été signés avec l’étranger.

On s’attendait à des résultats plus immédiats dans le portefeuille des gens et la création d’emplois.

Le taux de chômage en Iran est toujours très très élevé, il oscille autour de 12,5 % et de 30 % chez les jeunes qui représentent une portion très importante de la population.

Q. : Que propose comme alternative son adversaire conservateur?

R. : Les conservateurs ont fait une campagne très populiste, très axée sur l’économie.

Ebrahim Raisi a promis à plusieurs reprises de créer un million de nouveaux emplois par année, ce qui est énorme et qui semble un peu irréaliste.

C’est un message qui plaît beaucoup aux populations les plus pauvres parce que l’emploi est toujours la préoccupation principale des Iraniens.

Q. : Dans quel camp se range la jeunesse iranienne?

R. : Ce n’est pas un bloc monolithique, on retrouve des jeunes qui se rangent autant du côté des réformistes que des conservateurs. Ceci dit, ils sont probablement plus majoritairement du côté des réformistes, pour du changement.

C’est une jeunesse qui a grandi avec un accès plus important à Internet, plus tournée vers l’extérieur, qui voyage plus facilement dans les pays étrangers et qui veut voir du changement.

Les jeunes sont les premiers touchés par les difficultés économiques. Ce sont des jeunes qui vivent toujours chez leurs parents, même s’ils sont diplômés universitaires. Ils doivent parfois combiner deux, trois, quatre emplois pour arriver à joindre les deux bouts.

Q. : Est-ce que le populisme, ce phénomène qui traverse l’Occident, est aussi bien présent en Iran?

R. : Quand on regarde les promesses qui ont été faites en cours de campagne, je pense qu’on peut dire que oui, c’est une arme qui a été employée et qui semble donner de bons résultats. Quand on parle de la promesse de créer un million d’emplois par année avec très peu de chiffres à l’appui, par exemple.

Selon tous les experts de l’industrie du pétrole, l’équation présentée par Ebrahim Raisi ne fonctionne pas.

On ne pourrait créer, selon eux, que le dixième des emplois promis si on augmentait la production et l’exportation de pétrole.

Q. : Quelles seraient les conséquences d'un retour des conservateurs pour le Canada qui tente de normaliser ses relations?

R. : Certains analystes voient la situation de façon très sombre si les conservateurs devaient obtenir le pouvoir.

On craint un retour sur les engagements qui ont été pris par l’Iran avec la communauté internationale, voire un arrêt des pourparlers entamés pour relancer les relations diplomatiques interrompues.

D’autres, plus pragmatiques, croient que ça va certainement ralentir la cadence des réformes, mais en même temps, l’arrivée d’un conservateur au pouvoir serait un peu plus au diapason avec le véritable cœur du pouvoir, c’est-à-dire le guide suprême et les Gardiens de la Révolution.

Cela pourrait aussi donner au président des marges de manœuvre pour obtenir des concessions auprès de ceux qu’on appelle les « principalistes », ceux qui veillent au maintien des principes de la Révolution dans la société.

Q. : Quelle place occupe la religion dans le choix des électeurs dans l’Iran d’aujourd’hui?

R. : On peut encore assez facilement déterminer de quel côté les gens se situent politiquement selon leur apparence vestimentaire d’abord, mais aussi selon leurs pratiques religieuses.

Il y a un parallèle à tracer entre le niveau de ferveur religieuse et le camp dans lequel on se situe.

Par exemple, dans un rassemblement d’Ebrahim Raisi, la première raison qu’on évoquait pour se rallier à lui est qu’il écoute le guide suprême, qu’il le respecte et qu’il est obéissant.