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16/05/2017 08:54 EDT

3 Québécois à Cannes

Ils seront les fiers représentants du Québec au Festival de Cannes cette année : Jean-Marc E. Roy et Philippe David Gagné avec Crème de menthe, et Matthew Rankin avec Tesla : lumière mondiale.

Avec Crème de menthe, récit doux-amer et magnifiquement photographié du retour d’une jeune femme au Saguenay après la mort de son père, Jean-Marc E. Roy et Philippe David Gagné regagnent le chemin de la sélection officielle de la Quinzaine des réalisateurs, où s’était retrouvé leur précédent court métrage, la comédie musicale Bleu tonnerre, en 2015. Quant à Matthew Rankin, dont le précédent, l’épique et fabuleux Mynarski chute mortelle, avait épaté, c’est à la Semaine de la critique qu’il fera ses débuts cannois en y présentant une biographie folle et inspirée de Nikola Tesla, empruntant autant au constructivisme qu’au futurisme, à l’avant-garde et à la comédie romantique.

Pour connaître un peu mieux ceux qui feront notre fierté de l’autre côté de l’Atlantique, nous avons organisé une petite rencontre croisée par Skype entre ces trois cinéastes dont le talent n’a rien de court.

Pourriez-vous décrire vos films en cinq mots?

Jean-Marc E. Roy : Deuil. Bordel. Colère. Boisson. Et yolo!

Matthew Rankin : Abstraction. Nikola Tesla. Comédie romantique . Animation. Expérimental.

Qu’est-ce que le Festival de Cannes représente pour vous?

Philippe David Gagné : Pour moi, c’est un rêve de jeunesse. Je pense que ça l’est pour tous ceux qui aspirent à faire des films. On s’imagine tous comment ce serait malade d’être sélectionné, mais sans y croire vraiment. C’est un fantasme qui, dans notre cas, s’est aussi mêlé à la réalité. Et pour nous, cette deuxième fois est presque plus excitante que la première parce que c’est une confirmation. On se dit aussi que nos longs arrivent et que les sélectionneurs vont les regarder d’un œil attentif. Ça nous permet de rêver un peu plus.

M. R. : Honnêtement, je n’ai même jamais osé imaginer déposer mon film à Cannes. Je me vois dans les bas-fonds sous-humains du court métrage, et je ne pouvais même pas penser être sélectionné ! (Rires.) Mais tant mieux. Quand on fait du cinéma, on n’a pas le droit d’être découragé lorsque l’univers ignore ce qu’on fait et pas le droit non plus d’être trop euphorique lorsqu’il s’y intéresse. Mais bien sûr, c’est merveilleux de pouvoir présenter un film dans ce contexte.

Toutes sélections confondues, quel est le film que vous avez le plus hâte de voir à Cannes cette année?J.-M. E. R. : Je dirais que j’ai hâte d’être surpris. C’est arrivé avec Post Tenebras Lux de Carlos Reygadas en 2015. On ne savait pas ce qu’on allait voir. J’en suis sorti sans être sûr d’avoir aimé ça et, pendant trois jours, le film m’a hanté quand même!

P. D. G. : C’était pareil avec La vie d’Adèle. On savait que c’était Kechiche, mais rien de plus. Et on est sortis trois heures plus tard, soufflés. C’est le fun, Cannes, parce que ce sont des premières et que tu découvres, en même temps que l’univers, ce que sont ces films. C’est fantastique.

M. R. : J’ai un peu regardé les longs, mais en solidarité avec les faibles à l’échelle planétaire, il y a un court métrage que j’ai vraiment hâte de voir. C’est à la Quinzaine, un film de Niki Lindroth von Bahr, une cinéaste d’animation suédoise, qui s’appelle Le fardeau. C’est une grande artiste que j’aime beaucoup et j’ai très hâte de voir ça.Pourquoi aimez-vous faire du court métrage?

J.-M. E. R. : C’est une forme en soi. Parfois, c’est le meilleur véhicule pour les idées qu’on a parce qu’on est réaliste en termes de moyens. Mais ce qui me tanne, c’est quand on dit que c’est un petit film. Non. Tu n’iras pas dire à un auteur de nouvelles qu’il fait des petits romans!

P. D. G. : Je ne suis pas un fervent défenseur du court comme forme d’art qu’il faut tout le temps défendre en réclamant de la reconnaissance. Moi, si j’en fais, c’est juste parce que je veux faire des films. Pas parce que je veux absolument faire des courts.

M. R. : Je suis tout à fait d’accord. On en fait par amour du cinéma, d’abord et avant tout. Mais je dirais quand même qu’il y a certaines choses qui peuvent se faire dans le contexte d’un court qu’on peut plus difficilement se permettre dans un long. Il y a une raison pour laquelle Stan Brakhage s’est plus concentré sur le court, ou Norman McLaren. On peut se permettre une liberté dans un court qu’on n’a pas forcément ailleurs.

P. D. G. : Et puis, la chute est moins haute! Les attentes aussi. Souvent, le court, on le fait à hauteur d’homme avec des budgets à hauteur de ce qu’on peut faire. On ne joue pas avec des millions en argent public. On peut se permettre de faire des films comme des comédies musicales rurales. On ne dégagera pas de profit. C’est un terrain de jeu. Oui, le cinéma, ça coûte très cher, c’est très lourd à faire. Avant de le maîtriser, même si on ne le maîtrise jamais vraiment, c’est sûr que c’est notre école.

Est-ce que vous pouvez dire un mot sur les longs métrages que vous préparez?

M. R. : Je viens de finir mon tournage [The 20th Century] et c’était une expérience à la fois brutale et sublime. On a tourné 29 jours, avec une petite équipe. Avec mes courts, j’ai pris l’habitude de travailler plus lentement, de faire des longues journées, alors j’ai dû apprendre à recalibrer mon énergie. Mais artistiquement, j’ai eu la même liberté qu’avec mes courts, même si c’est plus linéaire et narratif. C’est à propos de la jeunesse de W. L. Mackenzie King, le premier ministre du Canada dans les années 30 et 40. Ça se déroule à Toronto en 1899. Il hésite en amour entre une infirmière québécoise et une soldate britannique avant de finalement avoir une liaison secrète avec une chaussure.

J.-M. E. R. : Je vais tourner cet automne un long documentaire sur et avec André Forcier. Je suis aussi en train d’écrire une longue fiction.

P. D. G. : J’ai fini l’année passée d’écrire un scénario et j’attends des réponses de financement de la toute-puissante SODEC. C’est peut-être tout près ou encore très loin! Ça s’appelle Bout de feu, c’est un drame familial sur un dynamiteur saguenéen qui retrouve son fils qu’il a perdu de vue après la mort de la mère.

Reconnu à l’international, mais boudé ici, le cinéma québécois connaît actuellement une étrange période. Quel regard portez-vous sur lui?

P. D. G. : C’est difficile d’en parler. On est en périphérie de ce cinéma, ici au Saguenay. Mais chaque année, il y a cette reconnaissance qui donne l’impression d’un cinéma extrêmement vivant et reconnu, mais qui est vraiment morose à l’intérieur de nos frontières. Récemment, je voyais une statistique qui disait que les Québécois allaient deux fois moins au cinéma que les Ontariens. Un cinéma se doit de créer le tissu culturel d’une nation, mais c’est aussi un produit culturel qui se doit d’être vu par ladite nation. Faut que tu le portes en toi, ce cinéma, pas que tu le regardes réussir de loin comme si c’était un enfant à l’université à qui tu ne parles plus.

M. R. : Je pense que c’est comme ça à l’échelle planétaire. Les téléphones, les ordinateurs, le passage vers le numérique, c’est mondial. Mais peu importe ce qui arrive en salle, le Québec demeure une des grandes nations cinématographiques dans le monde, comme c’est le cas du Portugal, par exemple. Comme nous, les Portugais s’expriment énormément par le cinéma. Sur le plan de la créativité, je pense que le cinéma québécois est excellent. Moi aussi, je suis en périphérie, j’habite dans un Saguenay intérieur (Rires.). Mais c’est inspirant de voir comment le cinéma québécois réussit à l’international.

Avez-vous un court métrage à recommander et à faire découvrir?

J.-M. E. R. : J’en ai trois! Mon nom est Victor Gazon de Patrick Gazé, en 2008. Le film qui encore aujourd’hui est celui qui m’a fait le plus rire, réalisé en 1996 par Vincent Bal, Bloody Olive. Et finalement, mon film préféré, même au-delà de la distinction court-long, c’est celui qui m’a ouvert les yeux, celui que j’ai vu au moins une fois par semaine pendant plusieurs années : Night Cap d’André Forcier.

P. D. G. : Before Dawn de Bálint Kenyeres m’a beaucoup marqué. C’est un plan-séquence avec des immigrants cachés dans un champ de blé. Sa forme, sa puissance évocatrice le faisait ressortir du lot. Et j’ai beaucoup aimé aussi Negativipeg de Matthew. Je le mettrais dans ma liste même si lui n’était pas là! C’est fantastique. Ça m’a fait ouvrir les yeux sur le mélange des genres, la prise de risques et la folie qu’on peut injecter dans un film sans perdre sa cohérence. C’était vraiment un travail très accompli pour un jeune artiste. Sinon, j’aime beaucoup Two Birds, de l’Islandais Runar Runarsson. C’est triste et beau à la fois.

M. R. : Je dirais qu’un de mes courts préférés est le québécois Ville Marie d’Alexandre Larose. On ne peut pas le voir, il ne l’a pas mis sur Internet, mais c’est une des plus grandioses expériences de courts que j’ai eues dans ma vie. J’étais complètement bouleversé, en état de choc total, bouche bée. Personne ne connaît Alexandre. Il est complètement antisocial, il ne participe pas aux festivals, il est très humble et gêné, mais son film est gigantesque. C’est un film expérimental. Souvent, le formalisme me laisse un peu indifférent, mais Alexandre réussit à le rendre tellement émotif, incarné, malgré l’abstraction totale. C’est grandiose. Sinon, j’aime beaucoup le film de la Portugaise Salomé Lamas, La tour. C’est excellent.Crème de menthe, de Jean-Marc E. Roy et Philippe David Gagné, sera présenté à la Quinzaine des réalisateurs.Tesla : Lumière mondiale, de Matthew Rankin, sera présenté à la Semaine de la critique.