DIVERTISSEMENT
23/04/2017 01:47 EDT

50 ans de l'Expo 67: l'événement qui a changé leur vie

Archives de Montréal

MONTRÉAL — Yougoslavie, France, U.R.S.S., Rwanda, Québec, OCDE, l'Homme interroge l'Univers. Il y a près de 50 ans, de premières estampes commençaient tout juste à s'agglutiner dans les passeports rouges, laissez-passer des visiteurs de l'Exposition universelle de Montréal. Pour chaque pavillon, une inscription. Si la trace d'une myriade de ces preuves sur papier s'est perdue au fil des années, des récits ont survécu à l'épreuve du temps. Et pour certaines personnes, l'événement a carrément changé leur vie. Portraits.

— Graeme Ferguson, cinéaste et co-inventeur du modèle IMAX

Des images de paysages nordiques qui défilent sur 11 écrans disposés en cercle. Des spectateurs assis, ébahis, sur un plateau tournant placé au centre. Voilà le modus operandi que propose Graeme Ferguson avec «La Vie polaire» au printemps 1967.

S'il conclut, avec cette oeuvre, une première étape d'expérimentation, le réalisateur ontarien de 38 ans est bien loin de se douter qu'il se trouve à peine sur la ligne de départ de son aventure innovante.

Cinquante ans plus tard, celui qui a co-inventé la technologie de cinéma tridimensionnel IMAX — «un aboutissement direct de l'Expo 67» — se rappelle de son étonnement quand il a été approché par un comité de l'Expo 67 de Montréal. On lui suggère fortement de réaliser un film multiécran répondant à la tendance de l'heure, mais il n'a, à ce moment, jamais donné dans un tel format. Plus encore, il peine à décrocher des contrats au Canada et œuvre comme travailleur indépendant aux États-Unis, surtout à New York.

C'est donc quelque peu surréaliste pour Graeme Ferguson lorsqu'on lui demande d'emprunter ce chemin innovant. C'est pourtant bien ce qui se produit après que Donald Brittain, un cinéaste membre de l'Office national du film du Canada, recommande ses services.

«Ils m'ont dit "Tu dois travailler avec des écrans multiples. C'est la nouvelle, nouvelle chose! C'est ce que tout le monde veut voir maintenant!"», raconte à La Presse canadienne celui qui a aujourd'hui 87 ans, au bout du fil, la voix vivifiée par son récit.

Il accepte de relever le défi avec d'autres réalisateurs canadiens. Ils s'épauleront et s'inspireront mutuellement avec leurs avancées respectives.

«C'est très inhabituel pour des cinéastes de se voir offrir l'occasion d'expérimenter dans des avenues complètement nouvelles. Alors nous avons tous saisi cette occasion. Nous étions tous ravis et enthousiastes!», s'exclame encore le cinéaste intronisé à l'Ordre du Canada en 1993.

C'est ainsi avec «La Vie polaire», qui documente la vie quotidienne de communautés nordiques de l'Arctique et de l'Antarctique, qu'il fait ses premières armes en cinéma immersif, épaulé par le savoir-faire d'ingénieurs. Le récit multiécran, guidé par la narration de l'animatrice et future politicienne Lise Payette — en français — et de l'acteur et producteur Patrick Watson — en anglais —, sème l'engouement général.

Du pavillon d'Expo à la salle de cinéma

L'intérêt du public est tel que l'idée à la base d'IMAX (tiré de l'expression «image maximale») commence à germer à l'été 1967 : simplifier le modèle des écrans multiples pour le recréer sur un seul. Le but: rendre le système transposable dans une salle de cinéma du quotidien.

«Essentiellement, l'idée était de dire "Si on peut inventer ce nouveau genre de salles de cinéma, eh bien, toutes les communautés dans le monde pourront avoir un pavillon de l'Expo (à leur disposition)"», explique M. Ferguson.

Pour ce faire, le cinéaste Roman Kroiter — avec qui il a eu l'idée et qui a réalisé pour l'Expo 67 «Labyrinthe» en multiécran — et lui s'allient à d'anciens camarades de classe du secondaire de M. Ferguson, soit l'homme d'affaires Robert Kerr et l'ingénieur William Shaw.

Le jour «J» du grand dévoilement arrive ensuite rapidement, en 1970, environ deux ans après la mise sur pied de l'entreprise IMAX. La projection a lieu à l'occasion de l'Exposition universelle d'Osaka, au Japon. À en croire la quantité de pays qui ont importé le système chez eux dans les années qui ont suivi, le tour de main fut réussi. À ce jour, plus de 1000 salles de cinéma IMAX ont essaimé dans plus de 66 pays, selon le site web de la société.

«Mais je ne suis pas sûr que j'ai vu tout ça venir!», admet M. Ferguson, qui a présidé IMAX jusqu'en 1990.

Le cinéaste a toutefois dû attendre jusqu'en 2014 après des années de recherches pour visionner de nouveau, sur écrans multiples, une version restaurée de son film "Polar Life" - qui représente pour lui les prémisses de l'aventure IMAX. Les bobines originales avaient été perdues.

Une belle surprise l'attendait. «J'aimais toujours le film! J'en étais toujours fier !»

— Moshe Safdie, architecte et instigateur d'Habitat 67

1964. Moshe Safdie, âgé d'à peine 26 ans, entre dans ce qu'il décrit aujourd'hui comme un véritable «conte de fées digne des livres» même s'il est à la fois submergé d'un flot de critiques. Son projet de complexe d'habitation à la structure alambiquée, Habitat 67, vient d'obtenir l'aval des responsables de l'Expo 67 pour être construit en tant que pavillon thématique de l'événement.

«On était attaqués à gauche et à droite», se rappelle l'architecte de renommée internationale aujourd'hui âgé de 78 ans, loin de s'offusquer en relatant la controverse dans un entretien téléphonique accordé à La Presse canadienne, il y a quelques semaines, de son bureau de Boston.

À l'époque, des entreprises proposent des projets de remplacement «pour moins cher», le maire de Granby, un architecte, parle de «l'idée la plus insensée jamais élaborée» et des ingénieurs de l'Université de Montréal et de McGill prédisent l'effondrement de la structure telle que conçue, énumère l'architecte d'origine israélienne.

«C'est à ce moment que j'ai commencé à développer ma peau d'éléphant, comme (celle que) j'ai aujourd'hui!», lance-t-il en riant, précisant qu'il a, en contrepartie, joui du soutien des organisateurs de l'Expo et celui d'un certain Richard Buckminster Fuller, architecte à qui l'on doit le dôme emblématique de la Biosphère.

Aujourd'hui, l'imposante silhouette des quelque 350 blocs de béton qui forment Habitat 67, sis dans la Cité du Havre, en face du Vieux-Port de Montréal, est familière à la plupart des Montréalais initiés, en plus de leur être symbolique. Durant les six mois de l'Expo 67, des dignitaires étrangers ont séjourné dans certains des 150 appartements qui s'y trouvent.

En plus d'Habitat 67 — classé monument historique par Québec en 2009 — Moshe Safdie a réalisé au Canada de nombreux édifices, notamment le Musée de la civilisation de Québec, l'aéroport Pearson de Toronto et le complexe de bibliothèque publique Library Square de Vancouver.

Jours et nuits

«C'est mon premier bébé et c'est toujours, définitivement, mon bâtiment le plus populaire et mon plus radical», observe-t-il avec recul au sujet d'Habitat 67. Celui qui s'est installé à Montréal à 16 ans avec sa famille est encore à ce jour propriétaire de deux unités formant un appartement dans le complexe.

Mais au moment où les réactions mitigées à l'annonce de la construction du bâtiment déferlent, l'architecte cumule déjà des mois à travailler de jour comme de nuit. Son mantra : développer l'idée d'Habitat 67, tirée de la thèse universitaire en architecture qu'il avait remise quelques années plus tôt à l'Université McGill.

Invité à travailler sur le plan directeur de l'Expo 67 par son ancien professeur, l'urbaniste et architecte Sandy van Ginkel, Moshe Safdie a d'abord dû quitter Philadelphie, où il collaborait auprès de l'illustre architecte Louis Kahn, pour revenir s'installer à Montréal.

«J'ai dit: "Je vais revenir, je vais travailler sur le plan directeur, (mais) je veux la permission de développer ma thèse en tant que pavillon thématique central. Ils m'ont (répondu) : "Tu as la permission, à condition que tu le fasses sur ton propre temps (…) Je travaillais donc de jour sur le plan directeur, et de nuit sur le concept d'Habitat 67."»

Le jeu semble en avoir valu la chandelle, considérant le sceau d'approbation tombé en 1964. Or, admet-il aujourd'hui, il était tellement «absorbé et impliqué» dans son travail, à ce moment, que sa surprise a été presque nulle. «Quand ça a été approuvé, je le tenais presque pour acquis. Bien sûr que ça allait être approuvé!», s'exclame-t-il.

Exposition mémorable, lendemains difficiles

Ce ne sera finalement qu'au moment où l'Exposition universelle de 1967 s'ouvre à Montréal que le jeune Moshe Safdie pourra enfin commencer à souffler un peu et à réellement explorer ce microcosme de talents, d'expérimentation et d'innovation qui s'offre à lui.

«C'était certainement la dernière exposition universelle aussi mémorable selon la tradition des 19e et 20e siècles», juge-t-il, ajoutant que les événements de ce type ayant suivi ont pris une tangente de plus en plus commerciale qui a laissé moins de place à l'idéalisme et aux nouvelles idées.

Les années suivant l'exposition n'ont par ailleurs pas été faciles pour l'architecte, précise-t-il, pour ce qui était d'obtenir des contrats au Canada. Il affirme ne pas avoir eu de travail dans sa première terre d'accueil avant 1983. «J'avais du travail en Israël, en Afrique, aux États-Unis, mais rien au Canada. Je commençais à avoir l'impression que j'étais sur une liste noire», se rappelle celui qui séjourne encore souvent à Montréal pour voir sa famille.

Il n'en reste pas moins que «le bébé» de Moshe Safdie l'a positionné sur la carte du monde et lui a offert «tant d'occasions», s'empresse-t-il de préciser. Il se réjouit d'ailleurs d'effectuer un retour aux sources, depuis une dizaine d'années, en s'investissant dans des projets d'habitation après un long intermède à ce chapitre.

L'appartement qu'il possède dans Habitat 67 fait l'objet de rénovations. Il espère pouvoir en ouvrir les portes au public dès la fin juin, en même temps que se tiendra une exposition au Centre de design de l'UQAM sur son célèbre bâtiment de la Cité du Havre et les projets que ce dernier inspire au fil du temps.

Des visites du complexe, dans son ensemble, sont déjà prévues par un collectif de mai à octobre prochain.

— Roger La Roche, professeur en environnement à la retraite et ex-employé d'une concession alimentaire du site de l'Expo

Au matin de l'ouverture au public de l'Exposition universelle à Montréal, le 28 avril 1967, Roger La Roche, du haut de ses 13 ans, sort du métro, s'engouffre dans la foule pour la traverser avec, à portée de main, sa carte d'employé d'un comptoir-lunch situé tout près de ce qui deviendra la Biosphère, sa caméra 35 mm non loin.

«C'est là que j'ai réalisé, je pense, pour la première fois, toute l'importance et toute la chance que j'avais d'y aller. Ça a été hallucinant!», s'exclame le professeur en environnement à la retraite, qui est aujourd'hui considéré par de nombreux férus de l'Expo 67 comme un expert en la matière.

Des centaines de ses photographies, prises principalement avec un objectif grand-angle, pourront être vues prochainement dans des expositions soulignant les 50 ans de ces mois de foisonnement sur les îles de Montréal

Alors qu'il est légal, à l'époque, que Roger La Roche travaille à 13 ans, il lui est plus difficile de réaliser la portée qu'aurait encore dans sa vie, des décennies plus tard, le grand rendez-vous international.

Chose certaine, il se savait privilégié.

«(J'étais) adolescent, à (un) âge où on cherche son identité. Dans les années 1960, tout l'Occident cherche son identité, en plus. Alors, pendant que je fais involontairement cette démarche-là, je me retrouve avec un modèle qui est l'Expo 67.»

Ayant obtenu la permission de quitter les bancs d'école plus tôt que prévu malgré les examens de fin d'année, le jeune adolescent a bien l'intention de faire de l'Expo 67 son laboratoire d'initiation à la photographie. Quelques mois plus tôt, il a fait l'acquisition de son matériel : une caméra 55 mm, un téléobjectif et un objectif grand-angle.

Le pavillon des États-Unis — emblématique sphère géodésique qui deviendra la Biosphère — a été celui que le jeune Roger a le plus photographié, notamment parce que les possibilités de photos sans flash étaient immenses, souligne aujourd'hui l'homme de 63 ans. Il se réjouit que ce soit l'une des premières choses que l'on remarque en mettant le pied au parc Jean-Drapeau.

L'un des pavillons coup de coeur de l'adolescent reste toutefois, en 1967, celui de la France (qui abrite aujourd'hui le Casino de Montréal), puisqu'il parvient à alimenter deux passions de l'adolescent: la technologie et la littérature.

«Habiter l'Expo»

Roger La Roche, appelé par la besogne au comptoir-lunch sur le site de l'Expo, n'a pas entendu de ses propres oreilles le fameux discours du général de Gaulle, à l'hôtel de ville, au cours duquel il a lancé à l'improviste «Vive le Québec libre!»

Le jeune adolescent avait toutefois remarqué le caractère indomptable du personnage politique durant son passage sur l'île Sainte-Hélène.

«Quand il est sorti de l'auto pour aller visiter la Biosphère, il n'a pas respecté les lignes de sécurité du tout. ll est allé vers les gens pour serrer des mains», se rappelle-t-il.

La visite la plus marquante dans le coeur du jeune Roger restera néanmoins toujours celle de son père, venu le voir sur son lieu de travail. «Je pouvais le recevoir comme si j'étais chez moi. Parce que je ne l'ai pas visitée, l'Expo, je l'ai habitée», conclut-il.

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