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20/04/2017 06:40 EDT | Actualisé 20/04/2017 07:00 EDT

Grèce: 50 ans après, la junte comme "laboratoire de réflexion"

Le 21 avril 1967, des chars se positionnent devant le Parlement à Athènes inaugurant un septennat de dictature militaire. Un demi-siècle plus tard, les chercheurs se penchent sur cette page sombre de l'histoire grecque, qui a retardé la modernisation du pays.

"Jusqu'ici l'analyse de la dictature se limitait à celle de la lutte des étudiants, qui ont contribué à la chute du régime en 1974, un mouvement intégré dans la vague de contestation des années 60 en Europe et aux États-Unis", explique à l'AFP Vangélis Karamanolakis, professeur d'histoire à l'Université d'Athènes.

L'objectif est désormais plutôt "de cerner la réalité de ce régime autoritaire qui constitue une sorte de continuité des mentalités et des idéologies de répression dominantes durant les années 50 et 60 mais entrainera aussi une rupture", précise-t-il .

Vangélis Karamanolakis fait partie des organisateurs d'une conférence de trois jours organisée par les Archives de l'histoire sociale contemporaine (Aski) à Athènes à l'occasion de la commémoration du coup d'État des colonels.

La dictature était l'épilogue dramatique d'une longue période d'instabilité politique et de dysfonctionnement de la démocratie après la guerre civile (1946-1949).

Soutenue par la CIA -- ce dont l'ancien président américain Bill Clinton s'était publiquement excusé lors d'une visite à Athènes en 1999 -- la junte a servi de bouclier pour stopper la montée alors de la gauche grecque, la menace communiste étant une constante inquiétude pour les Occidentaux en pleine période de guerre froide.

- Rupture -

Pour l'historien Stratos Dordanas, la dictature a "détourné le pays de sa voie politique normale mais a été aussi +l'héritière+ idéologique de l'État" des années 50 et 60, une période "dominée par la division de la population".

Les "mécanismes para-étatiques" de l'époque, les entraves à la démocratie (élections truquées, interdiction du parti communiste...) "ont été cristallisés par la junte et portés à leur comble avec des arrestations systématiques et des tortures" selon Vangélis Karamanolakis.

Mais ils y ont du coup selon lui "perdu toute légitimité", provoquant à la chute de la dictature "une sorte de rupture" dans l'histoire politique: s'ensuivra l'abolition de la monarchie par référendum en novembre 1974 et le vote d'une nouvelle constitution centré sur la sauvegarde des institutions démocratiques et surtout des droits.

La junte va ainsi "servir de laboratoire de réflexion politique", juge-t-il.

Parallèlement, le slogan emblématique de la lutte anti-dictature, "Pain, éducation, liberté" va continuer de résonner pendant les grandes manifestations dans le pays et récemment celles contre l'austérité, relève l'historienne Alexandra Fini.

- En temps de crise -

Pour les historiens, le retour à la démocratie contraint le personnel politique à se distancier des pratiques du passé, et oeuvrer à la réconciliation nationale.

Mais le pays "passe aussi d'un cadre asphyxiant à l'autre extrémité, au laisser-aller", soutient Nikos Papanastassiou

L'éclosion de la crise de la dette en 2010 a ainsi fait surgir de nouvelles interrogations sur les responsabilités des gouvernements post-junte dans les défaillances du pays.

Et ce alors que la Grèce de l'après la dictature n'avait jamais connu une si longue période de stabilité démocratique et de croissance.

La crise a aussi "montré que certains travers du passé, cultivés par la junte, comme le nationalisme, le populisme, la corruption ou le clientélisme, ne sont pas totalement dépassés", dit M. Karamanolakis.

L'idéologie d'extrême-droite marginalisée pendant une longue période a resurgi lors de la crise: cela a valu au parti néo-nazi d'Aube dorée de réussir une percée au Parlement, où il siège depuis 2012.

Après le retour à la démocratie, les principaux dirigeants de la junte, les colonels Georges Papadopoulos et Stelios Pattakos seront condamnés à la peine capitale commuée en prison à vie pour "haute trahison". Le premier est décédé en 1999, le second en 2016.

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