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16/04/2017 17:55 EDT | Actualisé 17/04/2017 03:45 EDT

Le nouveau cauchemar des festivals de musique

Coachella, Osheaga, Glastonbury... Tous les festivals musicaux majeurs dévoilent leur programmation sous la forme d'une affiche. Après les avoir imités pendant des années, le Festival d'été de Québec a décidé de passer outre à cette habitude en 2017.

Un texte de Ronald Georges

L’affiche du Festival d'été de Québec (FEQ) de 2017 ne verra jamais le jour. L’organisation a décidé de ne pas la publier à la suite des insatisfactions exprimées par des artistes quant à leur place sur l’affiche. S'agit-il d'une première dans le monde extrêmement compétitif des festivals d’été? Pour Daniel Gélinas, directeur général du FEQ, c'est « particulier de ne pas sortir d’affiche, voire du jamais vu ».

Je peux vous dire que c’est un cauchemar pour tous les directeurs de programmation, pour les gens d’evenko ici, pour les gens aux États-Unis qui travaillent sur Lollapalooza ou Bonnaroo. C’est devenu un enjeu majeur, ça fait partie des négociations de contrats. C’est un peu ridicule, mais on en est là.

Daniel Gélinas

« Tout ce qu’il dit [Daniel Gélinas du FEQ], je vis la même chose chaque année », fait remarquer Alex Martel, fondateur du Rockfest de Montebello. « C’est infernal, les agents nous crient après. C’est vraiment difficile de faire plaisir à tout le monde. Maintenant, tout est une question d’image pour les groupes. »

Au FEQ, les quatre artistes en vedette avaient pourtant été déjà annoncés. Il ne restait qu’à apporter la touche finale à la traditionnelle affiche.

Comme l'explique Daniel Gélinas, la taille des polices de caractères détermine l’importance des groupes sur l’affiche. « Un bassin de 7 à 9 artistes ont tous la prétention d’être en haut [de l'affiche] et pourraient légitimement espérer l’être. Mais graphiquement parlant, juste en termes de normes graphiques, si on avait mis tout le monde en haut, la taille de la police des noms en haut de l’affiche aurait été inférieure aux noms qui suivent. »

« C’est dommage. On croit que l’affiche ne doit pas influencer la décision finale de la venue de l’artiste au festival », laisse tomber Mark Monahan, directeur délégué du Bluesfest d’Ottawa, aux prises avec la même situation.

On se bat avec ce problème et je dois parler quelquefois aux agents. Le raisonnement "je devrais être devant tel artiste" ne tient pas. C’est vraiment une situation déplorable.

Mark Monahan

L'affiche, une mode?

Le directeur général du FEQ fait remarquer que le Festival international de jazz de Montréal ne publie pas d’affiche pour présenter sa programmation. En effet, l'Équipe Spectra ne connaît pas cette pression puisqu’elle n'est pas intéressée par la production d'une affiche de festival.

« On n’a jamais succombé à cette mode. C’est une mode que Coachella a lancée il y a une douzaine d’années. On a toujours pensé qu’on est tellement diversifié que le premier nom pourrait être Bernhari pour quelqu’un ou Claude Dubois pour une autre personne », explique Laurent Saulnier, vice-président de la programmation et de la production pour l'Équipe Spectra.

Ainsi, aucune affiche des FrancoFolies, du Festival international de jazz de Montréal et de Montréal en lumière, trois événements programmés par Laurent Saulnier, n'est produite.

Comme on s’adresse à différents publics, on s’arrange pour communiquer avec eux. C’est sûr qu’il y a le grand thème de la francophonie, mais on y va show par show. Comme une saison dans une salle, condensée en 10 jours.

Laurent Saulnier

Refuser l'invitation d'un festival

Certains groupes ou artistes solo refusent même une invitation à un festival s’ils ne trônent pas en tête d’affiche. Pire encore, d'autres acceptent de diminuer leur cachet pour un espace plus avantageux sur l’affiche.

Un de ces artistes aurait ainsi fait faux bond au FEQ. « On n’a jamais perdu de groupe, mais parfois, cela a été corsé », avoue, pour sa part, Alex Martel qui « a rarement eu des problèmes avec les groupes québécois ».

Le Bluesfest n'a pas connu cette difficulté, mais l'organisation a parfois dû servir de sérieux ultimatums aux artistes ou à leurs représentants. « Il y a toujours des mécontents, mais on essaie de les prévenir à l’avance de leur place sur l’affiche », soutient Mark Monahan.

Les caprices des agents

Dans cette opération fastidieuse, qui est davantage le plus touché dans son ego : l’artiste ou celui qui le représente? « C’est un peu une guerre d’ego entre les agents », révèle Alex Martel, qui précise qu’il ne rencontre pas de problèmes avec les deux ou trois premiers noms de l’affiche, mais « surtout avec les suivants ».

Pour appuyer ses dires, Alex Martel raconte comment il a dû négocier avec 20 artistes après leur avoir soumis l’affiche. « Une des agences qui représente cette vingtaine de groupes moyens a fait des commentaires sur les 20 groupes. »

Réaliser l’affiche d’un festival est devenu « plus difficile depuis 2013-2014, mais l’an dernier, c’était fois 10. Cette année aussi », poursuit Alex Martel.

Les organisateurs du festival finissent toujours par trouver des solutions. « L’an dernier, nous avons offert quatre options, quatre affiches, pour faire plaisir à certains », résume-t-il.

Au Bluesfest, « tous les artistes ne posent pas problème. Ce sont les artistes de la quatrième ou cinquième ligne de l’affiche » qui ont parfois des demandes liées à leur place sur le document, souligne Mark Monahan.

La plupart des artistes n’en ont rien à faire [de leur place sur l’affiche].

Mark Monahan, directeur délégué, Bluesfest d'Ottawa

Un objet de promotion essentiel?

Malgré tout le mal que les programmateurs de festival se donnent, l’affiche de l’événement demeure un efficace objet de promotion. Voilà pourquoi Alex Martel est « surpris » que le FEQ ait laissé tomber l’affiche.

Daniel Gélinas n'est pas du même avis. Selon lui, l’affiche est devenue « un outil assez secondaire » surtout utile pour les ventes. Depuis quelques années, le FEQ produit une vidéo qui est « beaucoup diffusée sur les médias sociaux ».

On est déjà, après moins de 24 heures, à près de 120 000 ou 130 000 vues. Donc ça, c’est notre véhicule de promotion, et à ça, on ajoute tout ce qu’on fait en relation de presse.

Daniel Gélinas

Au Bluesfest, l'affiche n'est pas imprimée. Elle est exclusivement publiée en version numérique.

Quelle solution satisferait tous les camps? Une liste alphabétique des artistes sur l'affiche? « Ce serait une bonne idée », mais pas pour le Bluesfest, dirigé par Mark Monahan. « On perd de l’impact, même si ça règle le problème. »

Vraisemblablement, les programmateurs de festivals musicaux devront continuer à jouer avec le « gros puzzle » de l'affiche, comme le dit si bien Alex Martel du Rockfest de Montebello.

Mélanye Boissonnault a contribué à ce reportage.

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