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16/04/2017 10:10 EDT

Elisapie, la fille du Grand Nord

Je connais finalement bien peu de choses sur Elisapie Isaac : elle vient du Nunavik et elle est descendue dans le Sud, dans la vingtaine, pour y étudier. Vous voyez, ce genre de généralités. Or, d'entretien en entretien – le premier doit bien remonter à 2003 à l'époque de Taima – j'en découvre un peu plus chaque fois. Un peu comme l'Inuit ou comme l'Innu qui, pendant des années, foule le même « sentier de pieds ».

C’est un des beaux aspects de ce métier que d’apprivoiser les bêtes sauvages pour, au fil des années et des rendez-vous, gagner leur confiance. De rencontre en rencontre, ces personnalités, pour la plupart plutôt discrètes, se livrent.

Ainsi, récemment, je me suis entretenu une fois de plus avec Elisapie à l'occasion d'un entretien de 50 minutes qui devrait être diffusé sous peu. Une heure trente d’échange pour 53 minutes qui conviendront au format habituel des Grands entretiens diffusés à ICI RADIO-CANADA PREMIÈRE.

Elle est entrée dans le studio, un peu nerveuse. Les Inuits sont des êtres timides, même lorsqu'ils sont métissés, comme c'est le cas pour la chanteuse venue du Nord, de père blanc et de mère inuite.

Dans le but de briser la glace, après quelques banalités sur ses origines – qu’elle venait de Salluit au Nunavik, qu’elle ne parlait que l’inuktitut jusqu'à ce qu'elle apprenne le français en troisième année –, Elisapie a commencé à s’ouvrir comme certaines fleurs au matin.

Elle a parlé de l’adoption, de la sienne, presque une tradition chez les Inuits. L’enfant devient ainsi un cadeau que l’on offre aux couples qui ne peuvent pas en avoir. Son père biologique était blanc anglophone de Saint John et sa mère était inuite. Pas étonnant qu’aujourd’hui, même à 40 ans alors qu’elle est elle-même mère de deux enfants, l’identité reste au cœur de son questionnement.

Cette quarantaine récente a d’ailleurs sonné l’heure des bilans. « Vaut mieux faire ça avant la cinquantaine, dit-elle. Probablement que, si je n’étais pas venue à Montréal, je ne me poserais pas toutes ces questions sur mes origines, sur ce que je suis. »

L’histoire de sa mère biologique, qui est d’ailleurs toujours vivante, tout comme celle de beaucoup de filles de son village, n’est-ce pas un peu celle de Moi, Elsie, la merveilleuse chanson d’amour que lui a un jour écrite Richard Desjardins à sa demande?

Le père biologique d’Elisapie est un jour reparti à Terre-Neuve. Elle l’a revu une fois, à l’âge de 12 ans.

Passons à l’animatrice de radio qu’elle est devenue à 15 ans, à la chanteuse, à ses réflexions sur ces sujets; vous pourrez les entendre en 50 minutes.

Lors de cette rencontre, j’ai surtout été frappé par sa quête identitaire que je ne soupçonnais pas. Cette identité que se mettent instinctivement à chercher les déracinés. Cette identité qui est au cœur, par exemple, de l’œuvre de Dany Laferrière à qui elle a écrit comme elle avait écrit à Desjardins. Elle lui a écrit parce qu’à la lecture de L’énigme du retour, elle a pleuré; parce qu’elle s’y est reconnue, retrouvée; et Dany lui a répondu.

Grâce à mes enfants, je me connais davantage.

Elisapie

Aujourd’hui, elle sait. Elle sait ce qu’elle veut leur transmettre de sa culture d’origine. « On est des semi-nomades. L’été, mes parents voulaient aller vivre dans la nature. On séchait le poisson, la viande de béluga. »

Elisapie, qui a eu de la difficulté à trouver son ancrage, veut que ses enfants sachent, qu’ils voient de leurs yeux, et ce, même si la vie dans le Grand Nord a changé. L’enfant rêveuse qu’elle était rêvait d’une grande maison. Aujourd’hui, elle rêve d’une petite cabane dans l’embouchure du fjord de Salluit, pour y aller le plus souvent possible en famille, pour ne plus être un visiteur chez elle. Elle ne veut pas qu’ils soient comme elle, des immigrants dans leur propre pays.

Elisapie veut aussi leur présenter le vent qu’elle aime tant, qui la garde en contrôle. Le vent qui lui a appris à se battre, à faire le vide intérieur, à se purifier. Le vent si fort du Nord qui lui a transmis un sens de la survie.

C’est probablement ce qu’il y a de plus inuit chez elle. Ce qu’il y a de plus blanc? « Mon côté intellectuel, peut-être hérité de mon père. »

Aujourd’hui, Elisapie sait qui elle est sans savoir nécessairement où elle va. Sa carrière lui a donné l’assurance dont elle manquait. Angoissée à l’occasion, elle « gère », comme elle le dit si bien.

Elisapie sait, je le répète.

Elle sait qu’elle est une Inuk parmi les Inuits, parmi les Québécois.