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11/04/2017 22:47 EDT | Actualisé 11/04/2017 23:00 EDT

Pour ses fidèles, Erdogan n'aura "jamais trop de pouvoirs"

Attablée devant une poêlée de sardines grillées dans un restaurant de poissons à Üsküdar, un quartier conservateur sur la rive asiatique d'Istanbul, Hatice fouille sa mémoire en réajustant son foulard blanc.

"Les hôpitaux immondes, avec des draps tâchés de sang et des seringues au sol. On en ressortait plus malade qu'en y étant entré" : c'était cela, dit-elle, "l'ancienne Turquie, avant l'arrivée de Recep Tayyip Erdogan".

Comme cette ex-institutrice âgée de 64 ans, les partisans du président turc voteront les yeux fermés en faveur d'une réforme constitutionnelle qui renforcerait considérablement ses pouvoirs, lors d'un référendum dimanche.

Si ses détracteurs dénoncent une dérive autoritaire et islamiste, les sympathisants de M. Erdogan voient en lui l'homme du miracle économique, un champion contre l'Europe et un dirigeant pieux qui a rendu sa dignité à la majorité conservatrice face à l'élite laïque.

"Il faut lui donner encore plus de pouvoir, il n'en aura jamais trop", lance Recep Tugcu, 32 ans, lors d'un récent meeting du chef de l'Etat à Istanbul. "La Turquie vit son âge d'or, et on est prêts à tout pour soutenir Tayyip Erdogan", assure-t-il, casquette du oui enfoncée sur la tête.

"Je remercie le ciel de le savoir parmi nous, je remercie ses parents d'avoir élevé une telle personne pour notre pays", loue une admiratrice de M. Erdogan, Nazimet Ciloglu, lors du même meeting. "Nous ferons tout pour notre +Reis+ (chef), que Dieu le préserve".

- 'Tiers monde' -

Interrogés sur les raisons pour lesquelles ils soutiennent cette complexe réforme constitutionnelle, les partisans de M. Erdogan rencontrés récitent les arguments du gouvernement : la fin des coalitions gouvernementales instables, une séparation des pouvoirs renforcées, un président qui devient justiciable.

Mais, au-delà, ils voteront d'abord pour exprimer leur soutien inconditionnel au président turc qui, depuis son arrivée au pouvoir en 2003, a transformé la vie de millions de Turcs : le PIB par habitant a plus que triplé.

Le bilan économique de M. Erdogan "lui a permis de se constituer une base très solide", souligne Soner Cagaptay, analyste spécialiste de la Turquie au Washington Institute.

Et qu'importe si la croissance "à la chinoise" de l'économie turque s'est évanouie et si le taux de chômage grimpe, Recep Tugcu est formel : "Lui seul (Erdogan) peut conduire le pays vers un avenir encore meilleur".

"Avant l'arrivée de l'AKP, la Turquie était un pays du tiers monde. C'est Erdogan qui a construit ce pays, avec des routes, des ponts et des tunnels. Le monde occidental nous envie tout cela", insiste-t-il.

Les relations entre la Turquie et l'Union européenne se sont fortement tendues ces dernières semaines, après l'annulation de meetings pro-Erdogan dans plusieurs pays européens, notamment en Allemagne et aux Pays-Bas.

M. Erdogan a multiplié les attaques à l'endroit de l'UE, accusée de soutenir les "terroristes" contre la Turquie et d'héberger des "putschistes". Une rhétorique enflammée qui fait mouche.

"Les Européens nous cassent les pieds avec leur +(Erdogan) dictateur+. Où étaient les nazis? Pas en Turquie", s'agace Hatice. "On n'a pas besoin de l'Europe", dit-elle.

- 'Cinq prières par jour' -

M. Erdogan a également musclé sa rhétorique religieuse, un discours qui trouve un écho dans des électorats aussi éloignés que les nationalistes et les Kurdes d'Anatolie, majoritairement pieux.

"Grâce à Dieu, Erdogan fait ses cinq prières quotidiennes", salue Recep Tugcu, en hochant la tête. "Si on ne vote pas pour lui, pour qui va-t-on voter ?"

Les observateurs estiment toutefois que certains électeurs de l'AKP pourraient hésiter à voter oui dimanche, par peur d'accorder trop de pouvoir à une seule personne. Mais peu osent assumer publiquement cette opposition.

La seule chose qui pourrait peut-être incommoder Osman, rencontré lors d'un meeting à Gaziosmanpasa, à Istanbul, est l'alliance qui unissait autrefois M. Erdogan et le prédicateur Fethullah Gülen, désigné comme l'instigateur du putsch avorté en juillet.

Depuis, les autorités ont lancé de vastes purges contre les partisans présumés de M. Gülen, mais aussi contre les milieux prokurdes et les médias critiques.

"Notre président à reconnu qu'il avait été trompé", dit Osman. "Ce qui compte, c'est qu'il nettoie le pays de cette saleté aujourd'hui".

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