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Et si les hockeyeurs juniors étaient des filles?

BILLET – Il arrive parfois qu'on place côte à côte deux nouvelles qui semblent totalement déconnectées l'une de l'autre et qui, pourtant, racontent un peu la même histoire.

Une semaine après leurs consoeurs de l’équipe de hockey féminine des États-Unis, les joueuses de l’équipe de soccer américaine ont conclu mercredi une convention collective historique.

L’an dernier, outrées de constater que les membres de l’équipe nationale masculine étaient jusqu’à cinq fois mieux rémunérés qu’elles, les joueuses de l’équipe américaine de soccer avaient officiellement déposé une plainte auprès de la Commission d’équité salariale américaine.

Même si le droit était de leur côté, et même si elles avaient toutes les chances d’avoir gain de cause devant la Commission, USA Soccer a continué de mener des négociations extrêmement rudes avec les membres de l’équipe féminine, qui ont dû congédier deux directeurs généraux en cours de route avant de dénicher la négociatrice qui leur convenait.

Au bout du compte, selon The Nation, les joueuses de soccer américaines ressortent de l’exercice avec une convention collective de cinq ans qui prévoit :

  • Un salaire annuel variant entre 200 000$ et 300 000$, sans compter les bonis de performance dans les grands tournois internationaux;
  • Des congés de maternité ou d’adoption;
  • Des allocations de voyage égales à celles de joueurs masculins;
  • Et même un pourcentage des droits commerciaux de l’équipe nationale.

On parle ici de progrès phénoménaux. Et en même temps, on se demande pourquoi ces femmes ont dû attendre jusqu’en 2017 pour qu’on finisse par leur accorder le traitement équitable que prévoyaient pourtant les lois de leur pays.

La semaine dernière, après avoir menacé de boycotter le Championnat mondial, c’étaient les hockeyeuses américaines qui finissaient par obtenir gain de cause.

USA Hockey leur versait 1000 $ par mois dans les six mois précédant les Jeux olympiques (donc un salaire total de 6000 $ pour un cycle olympique de quatre ans). Mais d’un seul coup, elles sont parvenues à négocier un salaire annuel de 70 000 $, auquel s’ajoutent un brevet annuel de 24 000 $ du comité olympique des États-Unis et des bonis de 15 000 $ ou de 20 000 $ pour une médaille d’argent ou d’or aux mondiaux ou aux Jeux olympiques.

Dans les deux cas, le raisonnement et les pressions populaires ayant mené à ces règlements étaient le même : les hockeyeuses et les joueuses de soccer sont des athlètes à temps complet, et il n’existait aucune raison pour les discriminer.

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Pendant ce temps, au Canada, le Nouveau-Brunswick est devenu mercredi la sixième province à annoncer son intention de modifier sa Loi du travail pour s’assurer que les hockeyeurs de niveau junior majeur ne puissent avoir droit au salaire minimum.

Au Canada, le hockey junior majeur génère chaque année des revenus se situant entre 150 et 160 millions de dollars.

Au cours des derniers mois, la Colombie-Britannique, la Saskatchewan, le Québec, la Nouvelle-Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard avaient tour à tour annoncé leur intention de modifier leurs lois du travail (une procédure tout à fait exceptionnelle en démocratie) pour priver des jeunes de 16 à 20 ans d’un droit (être un salarié) qui semble tout à fait réel.

Car si ce droit n’existait pas, pourquoi se dépêcherait-on autant à modifier les lois?

Ce qui est particulièrement scandaleux (en encore plus inusité), c’est que les gouvernements de ces six provinces se plient au lobby exercé par la LHJMQ et la Ligue de l’Ouest et se dépêchent à modifier leurs lois, alors que cet épineux débat est en train de se faire devant des tribunaux de l’Alberta, de l’Ontario et du Québec.

Dans ces trois poursuites, qui sont susceptibles de devenir des recours collectifs, des anciens joueurs et des joueurs actifs plaident que les équipes juniors majeures sont des entreprises à but lucratif qui se vendent à coups de millions et au sein desquelles tous les employés, sauf les joueurs, sont des salariés.

Les hockeyeurs juniors réclament donc le droit au salaire minimum. Cette revendication, on en conviendra, se trouve à des années-lumière de celles des hockeyeuses et des joueuses de soccer des équipes nationales américaines. Pourtant, contrairement à ces dernières, les meilleurs hockeyeurs juniors font vivre toute une industrie au Canada.

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Mercredi, dans une scène digne d’un film de science-fiction, le ministre de la Formation et du Travail du Nouveau-Brunswick, Donald Arsenault, s’est dit heureux de matraquer (législativement) des athlètes de 16 à 20 ans.

« Votre gouvernement est heureux de proposer des modifications réglementaires qui favoriseront la longévité de ces équipes et organisations dans les années à venir », a-t-il déclaré.

Vu sous cet angle, on pourrait aussi conclure que la longévité de la totalité des industries canadiennes et des commerces serait sans doute beaucoup plus « favorisée » si l'on privait tous les travailleurs du salaire minimum.

Quant à faire dans l’absurde, imaginons trois ligues de hockey absolument identiques aux trois circuits juniors majeurs canadiens, mais dont les athlètes seraient des femmes.

Nous aurions donc trois ligues fonctionnant exactement comme la Ligue nationale de hockey (ventes de billets, ventes de droits de télédiffusion, couverture médiatique, ententes de commandites avec de prestigieux commanditaires, joueuses soumises au repêchage universel, équipes possédant le droit d’échanger ou de congédier les joueuses à leur guise, calendrier de 68 matchs empêchant les joueuses de mener des études normales ou d’occuper un emploi, etc…).

Le jour où les hockeyeuses de ces trois ligues (générant de 150 à 160 millions de revenus) se présenteraient devant les tribunaux pour faire valoir leur droit au salaire minimum plutôt qu’à 70 $ par semaine, comment réagirions-nous en tant que société?

Combien de citoyens, de groupes de pression et de partis d’opposition sortiraient tout naturellement sur la place publique pour défendre le droit de ces athlètes à un traitement salarial équitable? Et quel politicien oserait, comme ce bon ministre Arsenault, se présenter devant les caméras et se dire heureux de priver quelque 1200 femmes du salaire minimum pour « favoriser la longévité » des entreprises qui exploitent leur talent?

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