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30/03/2017 16:40 EDT | Actualisé 31/03/2018 01:12 EDT

Des crabiers ont vu leur prêt radié par le N.-B. : nécessité ou injustice?

Les pêcheurs de crabe du Nouveau-Brunswick dont les prêts ont été radiés par province n'ont pas très envie d'en parler, tandis que ceux qui se sont acquittés de leurs dettes en ont long à dire.

Un texte de René Landry

« Pourquoi voulez-vous savoir si j'étais pêcheur de crabe? Je suis à la retraite depuis dix ans. » À l'autre bout du fil, l'interlocuteur prononce sèchement ces deux phrases, avant de raccrocher la ligne au nez. Un autre n'a pas du tout envie de discuter, mais exprime sa méfiance envers les journalistes. « D'autres aussi ont eu leurs prêts effacés, des crevettiers, des morutiers, des côtiers, peut-être même des pêcheurs de coques. »

Les discussions sont brèves et le ton est sec. La plupart des pêcheurs de crabe dont le prêt a été effacé par la province n'ont pas du tout envie d'en parler.

Radio-Canada Acadie, qui a déjà révélé que la somme de ces dettes qui ont été effacées totalise plus de 10 millions de dollars, vient d'obtenir la liste des crabiers qui ont bénéficié des largesses du gouvernement provincial, en vertu de la Loi sur l'accès à l'information et à la protection de la vie privée.

Paul Noël, de Lamèque, qui a pêché le crabe pendant longtemps, n'en revient pas quand il prend connaissance de la liste des ces pêcheurs. « Je suis pas mal surpris, lance-t-il. Je savais que certains avaient vu leurs dettes radiées, des crevettiers et quelques crabiers. Mais je ne savais pas qu'il y avait autant de crabiers. Je ne comprends pas. La plupart des pêcheurs ont payé leur bateau. Mais il y a un petit groupe qui a eu cette fleur-là. J'ai eu des dettes comme les autres, je les ai payées à la longue. »

C'est injuste. C'est incroyable.

Paul Noël, de Lamèque

Paul Noël considère que c'est deux poids, deux mesures. « Si j'avais encore un bateau et j'avais des dettes puis que mon voisin se faisait effacer sa dette, je ne serais pas content, je sauterais. Ça n'a pas de bon sens. Aujourd'hui, le prix du crabe a monté, tout le monde a les moyens de faire ses paiements. »

« De la politique? »

Gildard Haché, de Pointe-Sauvage, est à la retraite depuis 17 ans. Mais il a été capitaine et propriétaire d'un bateau de pêche au crabe. Il constate qu'il y a beaucoup de pêcheurs sur cette liste qui étaient des partisans du parti conservateur. Il lance à la blague qu'il ne comprend pas pourquoi il a dû payer son prêt pour son bateau, qui « était pourtant bleu ».

« J'ai réussi à payer deux bateaux, je ne comprends pas pourquoi eux n'ont pas réussi à payer le leur. C'est certain qu'on savait ces choses-là. Peut-être que c'est de la politique. J'ai réparé mes bateaux, j'ai installé des moteurs neufs, des transmissions neuves. Puis eux n'ont pas pu réussir à le faire? Je ne sais pas pourquoi. C'est injuste certain. Moi j'ai emprunté l'argent et je l'ai rendu. En tout cas, c'est un beau cadeau, tant mieux pour eux. »

L'ex-ministre libéral provincial, Bernard Thériault, se rappelle que plusieurs pêcheurs de crevette avaient vu leur prêt radié puisqu'ils avaient des dettes beaucoup plus élevées que la valeur des bateaux. Dans de tels cas, la démarche du gouvernement provincial était justifiée, à son avis.

« Chez les crabiers, on sait qu'il y a eu un relâchement dans la méthode de financement au début des années 80, explique-t-il. Il y a aussi probablement du financement dans la construction de bateaux qui a été problématique. On commençait à augmenter la dette avant même que le bateau ne pêche. Parfois, c'était la faute des pêcheurs et parfois non. »

« Les crabiers ne devraient normalement pas avoir leurs dettes radiées s'ils ont tout leurs paiements comme il faut, poursuit-il. Aussi, est-ce une coïncidence, la très grande majorité des pêcheurs dont les dettes ont été radiées sont de la région de Shippagan et Lamèque et le ministre des Pêches [le progressiste conservateur Paul Robichaud] était de cette région également. Je comprends mal qu'on ait fait ce type de radiation de dette de crabiers, ça m'apparaît anormal. »

Bernard Thériault croit que ce dossier mérite d'être étudié plus en profondeur puisqu'il manque des détails.

« Les revenus et les volumes de pêche ne justifient pas qu'il y ait des radiations de dettes, termine-t-il. À moins qu'il y ait de véritables raisons, que les pêcheurs ont payé davantage d'argent qu'ils le devaient. »