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23/03/2017 05:59 EDT | Actualisé 23/03/2017 06:00 EDT

«Trop», sur Tou.tv : trop bon! (PHOTOS)

Radio-Canada

Espérons que la nouvelle habitude de Radio-Canada de disperser ses séries sur ses multiples plateformes ne diluera pas l’intérêt du public pour celles-ci. Ou que lesdites séries ne seront pas simplement ignorées ou oubliées, parce que «tombées entre deux chaises» ou inaccessibles pour les téléspectateurs plus âgés ou conservateurs, moins enclins à syntoniser leurs émissions préférées sur ordinateur ou tablette. Car, ainsi, de petits bijoux de projets pourraient ne jamais connaître le succès qu’ils méritent. Et ce serait franchement dommage.

Trop est un bon exemple de fiction qui doit à tout prix être vue et appréciée par le plus grand nombre. La formidable comédie dramatique rayonnant autour d’un noyau de jeunes dans la fin vingtaine, début trentaine, ayant pour duo central les sœurs Isabelle (Evelyne Brochu) et Anaïs (Virginie Fortin), dont l’existence sera bousculée d’une secousse sismique lorsque cette dernière recevra un diagnostic de trouble bipolaire, a été envoyée sous le volet (payant) Véro.tv de Tou.tv Extra, où elle peut être dévorée en entier dès maintenant.

On vous conseille d’aller cliquer immédiatement sur le premier des 13 épisodes réalisés par Louise Archambault (La galère, Nouvelle adresse, Familia, Gabrielle) en première moitié et Chloé Robichaud (Sarah préfère la course, Pays, Féminin/Féminin) en seconde, et produits par Sphère Média Plus. Vous serez happés par cet univers aussi simple que charmant et voudrez rapidement vous joindre au groupe d’amis d’Isabelle et Anaïs. Les tranches de 30 minutes se dégustent comme une boisson chaude par jour de grand vent.

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Dieu bénisse toutefois la direction de Radio-Canada, qui a déjà annoncé que Trop connaîtra une seconde vie à la télévision après son premier tour de piste sur le web. Quand, en revanche, on ne le sait pas. C’est là que le bât blesse : alors qu’on voudrait que la planète entière découvre Trop et s’en délecte dès maintenant, il faudra attendre plus tard en 2017, ou en 2018, ou pourquoi pas en 2019, pour que les non-abonnés de Tou.tv s’y plongent à leur tour. Pour l’instant, c’est donc mystère et boule de gomme en ce qui concerne la date de déménagement à Radio-Canada, mais au moins, celui-ci est assuré, le Clan Panneton est déjà mobilisé. Alléluia.

Auteure de talent

La grande force de Trop, ce sont les textes sensibles et réalistes, le ton aussi fin qu’humoristique, les personnages authentiques et attachants créés par l’auteure, Marie-Andrée Labbé.  Il faudra la surveiller, celle-là. En 2002, une jeune créatrice du nom d’Isabelle Langlois sortait du lot grâce à sa plume unique, qui nous a donné l’inoubliable Rumeurs. Depuis, chaque nouvelle offrande d’Isabelle Langlois suscite intérêt et curiosité chez les mordus du petit écran. Même si son Mauvais karma de 2010 était moyen, son Lâcher prise de 2017 était attendu avec impatience et s’avère finalement l’une des plus belles réussites de l’hiver télévisuel.

On parie qu’il arrivera la même chose avec Marie-Andrée Labbé, qui s’est déjà fait valoir dans les pages d’Urbania, aux textes du one woman show de Valérie Blais et dans ceux de la web-série Lourd.

La jeune femme deviendra sans doute une référence en matière d’écriture douce-amère, grâce à ses sens de l’observation et de la répartie sacrément bien aiguisés. D’autant plus qu’avec Trop, Labbé aborde avec doigté le sujet délicat de la bipolarité, sans verser dans le drame ou le burlesque, ce qui, convenons-en, aurait pu être facile. L’auteure s’est renseignée auprès de spécialistes et de gens de son entourage concernés, et sa documentation est apparente lorsqu’on visionne son œuvre. Entre autres, la scène où le médecin évoque à Anaïs la possibilité d’un trouble bipolaire est magnifique, à cheval entre gravité et légèreté.

La tendresse que Labbé éprouve pour ses protagonistes saute aussi aux yeux. Voilà qui contribue peut-être à nous les faire aimer autant. Il n’y a pas de cynisme, et encore moins de jugement, dans Trop, sans que l’ensemble ne soit mielleux non plus. Le parfait équilibre a été atteint.

Adorable, mais manipulatrice

Sur fond du Montréal branché du Mile-End et du Mile-Ex, Trop, c’est un petit peu une tranche de vie de la génération Y. Une tranche de vie pas toujours facile, mais douce, agréable, réconfortante et, surtout, pleine d’amour. Drôle une seconde, ardue la suivante. Comme la «vraie» vie, quoi.

Au tout début du premier épisode, la tornade Anaïs débarque à Montréal, chez sa grande sœur Isabelle, après, comprend-on, un séjour chez ses parents au Saguenay. Rapidement, on constate qu’Anaïs n’est pas reposante, voire étourdissante. On n’aura pas besoin de se rendre loin dans la première saison pour comprendre que l’émotive jeune femme a l’humeur changeante, des idées de grandeur un peu démesurées et, ultimement, qu’elle est touchée par la bipolarité. Elle se met en tête d’obtenir à sa sœur une promotion convoitée, elle change d’emploi au gré de ses feelings, elle parle fort, dit tout ce qu’elle pense, n’arrête pas deux secondes. Elle ne demande pas la permission à Isabelle de s’installer chez elle, elle le lui annonce, tout simplement. Sans, par contre, être pressée de se dégoter un emploi et d’apporter son soutien financier à sa frangine!

En moins de temps qu’il n’en faut pour crier docteur, Anaïs aura échangé des fluides avec Romain (Pierre-Yves Cardinal), le voisin réalisateur et nonchalant d’Isabelle, et foutu le bordel dans un lancement organisé par son aînée. Elle arrivera aussi à sortir Emmanuel Bilodeau (dans son propre rôle) de la torpeur d’une crise d’angoisse et paraît capable de mettre n’importe qui dans sa petite poche arrière pour séduire et arriver à ses fins. Elle est aussi adorable qu’insupportable, et candide que manipulatrice, cette Anaïs.

«Vous, slaquez-vous le Botox, j’ai pas envie de respirer le même air que vous», balancera-t-elle, par exemple, à l’égocentrique diva Myriam Champagne (Anne-Marie Cadieux), qui sert de collègue-ennemie à Isabelle.

Chapeau à l’excellente Virginie Fortin, à qui le rôle va comme un gant, et qui a su rendre la complexité de son Anaïs sans tomber dans la caricature. Celle qu’on a surtout applaudie sur scène et dans des concepts à sketchs fait montre d’un véritable talent de comédienne, ici. Idem pour Évelyne Brochu, chez qui cohabitent douceur et fermeté, et qui est parfaite en pilier familial protecteur au grand cœur. Les deux actrices ont de surcroît un petit air de famille et, chevelure blonde opposée à tignasse noire, pourraient aisément passer pour des sœurs dans la réalité.

À leurs côtés galèrent Alice Pascual, alias Manuella, la meilleure amie d’Isabelle, une avocate désabusée qui fait office de sugar mommy pour son copain, Samir (Mehdi Bousaidan) ; Éric Bruneau, qui est Marc-Antoine, l’ex d’Isabelle, lequel l’a trompée après une relation de longue date, qui regrette et voudrait bien tenter un rapprochement avec elle, ennuyé qu’il est dans sa relation avec l’explosive Sophie (Noémie O’Farrell) ; et Louise Portal, ou Carole, la décidée maman d’Isabelle et Anaïs. La baveuse Myriam, dans le monde professionnel d’Isabelle, nous offrira aussi de bien beaux moments de rires jaunes ou noirs.

Hausse sur Tou.tv Extra

Mercredi, en visionnement de presse, Christiane Asselin, directrice contenu et programmation de Tou.tv, fournissait pour une rare fois des chiffres quant à l’achalandage sur Tou.tv. Elle a indiqué que la portion Extra, qui n’est pas gratuite, a vu sa clientèle augmenter de 53% par rapport à l’an dernier et, du nombre, 25% de ces internautes fréquentent l’espace Véro.tv. La web-réalité Les Morissette et moi, entre autres, cartonne particulièrement, semble-t-il.

Puisque c’est sur Véro.tv que Trop est pour l’instant logée, les décideurs de Radio-Canada se permettent d’être optimistes, et on espère de tout cœur qu’ils ont raison, ce produit qu’ils tiennent entre leurs mains étant d’une impeccable qualité.

N’empêche ; on comprend que la télévision québécoise traverse une période étrange, et doit s’écarteler entre divers médiums pour survivre, que les «milléniaux» de l’âge des héros de Trop sont difficiles à rejoindre par l’écran traditionnel, que les Netflix de ce monde changent la donne, et alouette : on souhaite quand même ardemment que les baby boomers et les «technonuls» peu portés vers le binge watching (ou écoute en rafale) aient le flair d’approcher et d’apprivoiser Trop.

Ou alors, que l’engouement sera encore présent lorsque Trop changera de support, quand le temps sera venu, et que Radio-Canada n’enverra pas les épisodes dans une case-horaire ingrate, comme ce fut le cas avec la deuxième saison de Série noire, qui avait hérité du peu enviable créneau du vendredi soir, l’an dernier. Bref, que cette proposition intéressante et actuelle connaisse le destin éclatant qu’elle mérite. Parce que c’est vraiment trop bon.

 

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