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16/03/2017 17:53 EDT | Actualisé 17/03/2018 01:12 EDT

L’extrême droite échoue aux Pays-Bas

Avec l'élection du 15 mars aux Pays-Bas, puis la présidentielle, fin avril et début mai en France, c'est la question politique du jour : jusqu'où ira, jusqu'où peut monter, la droite nationaliste dure en Europe?

Une analyse de François Brousseau

On a vu l’extrême droite de Geert Wilders échouer dans sa tentative de dominer la scène politique néerlandaise. Avec calme, dans une démocratie sûre d’elle-même, les Néerlandais ont voté en masse (à environ 80 %, un taux de participation exceptionnel), après avoir reçu une pluie d’injures et de menaces – « Nazis! Fascistes! » – du président de la Turquie Recep Tayyip Erdogan.

Et ils ont rejeté la tentation de l’extrême droite : le Parti pour la liberté de M. Wilders, le leader à la mèche blonde peroxydée, le Trump néerlandais (c’est lui-même qui revendique la comparaison), se retrouve aujourd’hui avec 13 % des suffrages et 20 députés.

Sur fond de querelle turque

Mais d’abord un mot sur la Turquie face à l’Europe, parce que ça a un rapport, et que c’est un élément de contexte important.

Il n’y a pas seulement des élections en Europe. Le président turc est en pleine campagne référendaire. Le 16 avril - pour résumer - M. Erdogan veut se faire accorder les pleins pouvoirs, dans une nouvelle Constitution taillée sur mesure pour lui.

Mais ça ne se présente apparemment pas sous de si bons auspices, et la barre des 50 % paraît difficile à atteindre. C’est pourquoi, peut-être, le président a décidé de s’en prendre à un bon « ennemi occidental » en espérant que ça puisse mobiliser sa propre base nationaliste.

Il y a, en Allemagne, en France, aux Pays-Bas et dans d’autres pays d’Europe, d’importantes populations d’origine turque. On en compte environ 3 millions en Allemagne, dont la moitié ont droit de vote en Turquie. On parle de 400 000 ressortissants turcs en France, à peu près autant aux Pays-Bas. Et M. Erdogan a décidé de faire campagne en Europe.

Alors on a planifié, pour cette diaspora, l’organisation d’assemblées pour le OUI à Erdogan, dans différentes villes d’Europe. Mais l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse, les Pays-Bas ont tous interdit de telles manifestations politiques avec participation de ministres turcs dépêchés à l’étranger… avec une exception : la France, qui en a laissé une se tenir, le 12 mars à Metz dans l’est du pays, à laquelle ont participé quelque 800 ressortissants turcs.

Des mots d’une violence inouïe

Le refus des Européens (tout particulièrement de l’Allemagne et des Pays-Bas) de laisser se tenir ces assemblées a provoqué des dénonciations acerbes de M. Erdogan et de son premier ministre, qui sont allées crescendo à partir de la semaine du 6 mars.

Avec des mots d’une violence inouïe : les Pays-Bas, « capitale du fascisme »; « le nazisme est toujours vivant à l’Ouest », etc. M. Erdogan a aussi dit : « Une guerre des religions se prépare en Europe. »

Tout ça dans le contexte d’une campagne électorale aux Pays-Bas, et on aurait pu imaginer que de telles provocations apocalyptiques, en provenance d’un leader étranger, islamiste – lui-même en proie à des tendances dictatoriales – ça aurait bien servi la cause du leader islamophobe Geert Wilders et de son Parti pour la liberté, ce PVV qui est une sorte de cousin néerlandais du Front national de Marine Le Pen.

C’est plutôt le contraire qui s’est produit. Le premier ministre sortant Mark Rutte a lui-même adopté une posture de fermeté face à Ankara. Il a interdit aux ministres de M. Erdogan de participer à des assemblées politiques de la diaspora. Et il a ainsi, très habilement, empêché M. Wilders de profiter de cette grave crise diplomatique avec un pays musulman.

Un pays d’immigration massive

Depuis un quart de siècle, les Pays-Bas accueillent des immigrants par centaines de milliers, et ils sont déchirés (comme beaucoup d’autres) par le grand débat sur les migrants, l’identité, le multiculturalisme, le cosmopolitisme, l’accueil et ses limites.

M. Wilders, avec ses déclarations incendiaires sur le dos de l’islam et de la « racaille » marocaine (il s’en est moins pris à la minorité turque du pays), avait semblé gagner des points tout au long de la campagne électorale, en imposant ces thèmes de discussion.

Certains sondages avaient même placé le PVV premier avec 20 % des voix, devant les libéraux de M. Rutte. Dans un fouillis de partis politiques, il est vrai, surabondant à tel point que l’on peut arriver en tête avec à peine un cinquième du total!

Mais finalement, une fois les urnes dépouillées, Geert Wilders et sa formation n’ont obtenu qu’environ 13 % des suffrages exprimés, pour 20 députés (cinq de plus qu’à l’élection précédente, en 2012).

Après cinq années de terrorisme en Europe, de crise des réfugiés, après le Brexit, l’élection de Trump et un début de démantèlement de l’État-providence par le gouvernement sortant de M. Rutte, après ce sévère accrochage avec la Turquie, on peut s’étonner d’un tel résultat.

Tout de même, le parti de Geert Wilders a progressé, passant de 10 % d’appuis aux élections de 2012, à 13 % hier. Aux élections de 2010, il avait récolté 15 %.

Et ailleurs en Europe

Beaucoup ont qualifié le scrutin néerlandais de « baromètre » de l’extrême droite en Europe. Mais il faut se garder de comparaisons abusives entre partis populistes, lorsqu’on cherche à repérer des tendances continentales.

Les situations dans les différents pays varient énormément. Par exemple, en Allemagne et aux Pays-Bas, l’économie va plutôt bien, bien mieux qu’en France. Et puis à La Haye, il n’a jamais été sérieusement question que le Parti pour la liberté remporte le scrutin, alors qu’au contraire, l’élection d’une Marine Le Pen, avec le bloc important qui s’est consolidé autour du Front national au cours des dernières années (25-27 % au premier tour), n’est plus inconcevable aujourd’hui.

Dans les sondages qui simulent un second tour avec Marine Le Pen (contre Emmenuel Macron ou François Fillon), on l’a vue monter jusqu’à 42, voire 44 %!

Et puis il y a l’Allemagne, troisième grand rendez-vous électoral européen de 2017 en Europe. Le parti Alternative für Deutschland, dont le programme tourne autour du refus des immigrants, a fait bonne figure aux élections régionales depuis un an ou deux.

Mais pas plus que Geert Wilders aux Pays-Bas, Mme Frauke Petry, son leader, ne peut, dans le court ou moyen terme, viser le pouvoir. Ce qui ferait le plus peur en ce moment à Angela Merkel, c’est plutôt la résurgence inattendue des sociodémocrates, avec leur nouveau chef Martin Schulz!

Dans la foulée de cette maxi-querelle avec la Turquie musulmane, les partis populistes européens peuvent-ils en profiter? Qui sait? Donald Trump et le Brexit pourraient très bien avoir eu, au bout du compte, un effet repoussoir plutôt qu’un effet d’entraînement.