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16/03/2017 08:18 EDT | Actualisé 17/03/2018 01:12 EDT

Détectives de la pataphysique : un cabinet de curiosités

Du 10 mars au 2 avril, la Cinémathèque accueille une exposition d'un genre aussi nouveau que sympathique. Celle-ci réunit les objets, dessins, collages, films et artefacts utilisés durant 20 ans par Clyde Henry Productions.

Ce nom n’évoque peut-être quelque chose qu’aux initiés. Mais l’œuvre et les collaborations de Clyde Henry Productions parlent d’elles-mêmes. Nommés aux Oscar pour leur merveilleux et émouvant court métrage Madame Tutli-Putli ainsi qu’aux Jutra pour leur tout aussi vibrant Higglety Pigglety Pop! or There Must Be More to Life (adapté de l’œuvre de Maurice Sendak sous l’impulsion de Spike Jonze qui désirait qu’un court métrage accompagne la sortie de Where the Wild Things Are, et doublé par Meryl Streep), ces créateurs d’imageries baroques et folles pour Arcade Fire, Patrick Watson ou la compagnie théâtrale Momentum, Chris Lavis et Maciek Szczerbowski font partie de ces joyaux bien gardés de la scène du cinéma au Québec.

La Cinémathèque québécoise les met à l’honneur de façon fort pertinente, histoire de faire découvrir cet univers unique, fantasque, piqueté de touches surréalistes, abstraites, gothiques et… légèrement anxiogènes.

Nous avons visité l’exposition en leur compagnie et leur avons demandé de commenter trois de leurs objets préférés.

La marionnette de Madame Tutli-Putli

Maciek Szczerbowski : De façon assez inconsciente, je crois que beaucoup de matériel que nous avons intégré dans cette histoire a à voir avec les récits d’immigration de nos parents. Ces derniers ont pris leurs enfants, mis tout ce qu’ils possédaient dans des valises et se sont embarqués pour un autre continent un peu fou, dont ils ne connaissaient pas la langue. Ils savaient qu’ils ne reviendraient jamais chez eux. Quand je regarde cette marionnette, étrangement, je vois ma mère. Pour le reste, elle n’est pas tant construite à partir de nos souhaits, ou de nos histoires personnelles, mais avec ce que l’actrice a mis dedans. On a fait un casting et trouvé Laurie Maher, une comédienne extraordinaire, charmante, très chaplinesque, pour faire des répétitions avec nous et trouver les dynamiques. Et du coup, tout ou presque, même les costumes, est devenu une personnification d’elle. Elle y a mis ses gestes, sa fragilité, sa maladresse, ses propres démons. Elle a fait la robe et les bas de nylon que la marionnette porte. Parfois, elle pleurait à la fin d’une scène et nous ne savions pas pourquoi. Il y a un moment dans le film où elle écrit une lettre. Il n’y a qu’elle qui sait à qui elle écrit. Nous, on ne sait pas et on ne veut pas le savoir.

Les deux gnomes de The Untold Tales of Yuri Gagarin

Chris Lavis : Entre autres choses, ils sont notre avatar Instagram. Si on y pense, ils sont ce que nous avons de plus proche d’un avatar en général. Pour nous, écrire ce comic a été une vraie avancée. Dans les premières versions de The Untold Tales of Yuri Gagarin [une bédé mensuelle conçue pour le magazine Vice], je peux voir une certaine qualité technique et rire des gags, mais cette version est tellement enfantine, le fun et simple : j’aime encore absolument tout, même si on l’a faite il y a 15 ans. Pour nous, ce qui compte en premier lieu, c’est l’histoire. Donnez-nous deux gnomes et on va vous faire un récit épique. Tellement long qu’on n’ira même pas jusqu’à la fin. Nous n’avons jamais pensé les utiliser pour un film, car la bédé était le média parfait pour eux, en réalité. Ils ne voulaient pas être dans un film. D’autres marionnettes, oui. Mais eux, non. Ce sont les objets qui nous disent où ils vont apparaître, ce que devra être la direction photo, le décor, le cadrage, ou qui rejettent les idées que nous pourrions avoir. Ils nous parlent. Des fois, ils nous parlent même avant d’exister, ce sont eux qui prédéterminent tout.

Un élément du décor de Cochemare

Maciek Szczerbowski : C’est un peu plus abstrait que le reste. C’est un souvenir du film Cochemare qu’on a fait avec PhiFilms et où des acteurs humains interagissent avec des marionnettes de singes animées en stop-motion. On avait construit un décor entier, et ceci en fait partie. C’est donc à grandeur réelle. Certaines personnes sont des bibliomaniaques : ils voyagent et achètent des livres en souvenir. Nous aussi on fait ça, mais on prend aussi des chances aux douanes en ramenant des trucs plus étranges. Par exemple, on a vu cet objet en Afrique, sans savoir ce que c’était, seulement que ça avait l’air d’avoir mille bouches et de nous regarder. On savait que ça irait avec quelque chose dans le futur. Ensuite, en Pologne, à la boutique d’un jardin botanique, ils vendaient des graines d’un palmier et on en a pris. Puis, un été, il y a une dizaine d’années, il y a eu une grave infestation d’escargots sur le mont Royal. On en a juste ramassé quelques-uns et on les a laissés faire ce qu’ils voulaient sur notre décor, après l’avoir entièrement recouvert de beurre. Ils ont mangé tout le beurre en laissant des traces grasses et visqueuses un peu partout qu’on n’aurait pas su créer nous-mêmes avec un vernis. Ça donne une qualité très particulière au décor, avec des couleurs presque irréelles. Puis, les escargots se sont mis à hiberner là. On a touché à rien depuis. En dessous, ce sont des champignons de moisissure qui poussent sur des arbres, qu’on a ramassés aussi. En fait, le matériel qu’on amasse, c’est l’histoire. On met tout ensemble et ça entre en synergie pour créer quelque chose de plus grand, complexe, unique que la somme des parties. C’est un processus « frankensteinien » qui crée une nouvelle vie perverse qui n’a jamais existé avant. Pour nous, c’est vraiment le fun. C’est aussi une recette pour se surprendre soi-même. C’est ce qui est cool avec le fait de travailler à deux depuis 20 ans. On travaille en réalité pour une troisième entité mystérieuse, dont on est à la fois éloigné et partie prenante. Et la surprise est là! C’est aussi addictif qu’agréable!

En plus de l’exposition Détectives de la pataphysique, les deux créateurs présenteront également une programmation carte blanche le dimanche 19 mars, et tous leurs courts métrages seront présentés lors d’une rétrospective le samedi 18 novembre.