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10/03/2017 03:18 EST | Actualisé 10/03/2017 03:21 EST

La SQ relance l'enquête sur la mort d'une Autochtone à Val-d'Or il y a 25 ans

Radio-Canada/Famille de Rose-Ann Blackned

Radio-Canada/CBC a appris que plusieurs policiers de la Sûreté du Québec enquêtent sur la mort d'une femme crie retrouvée morte gelée à Val-d'Or en 1991. Ce développement survient à quelques semaines du début des audiences de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Un texte de Karoline Benoit d’Espaces autochtones et de Martha Troian, de CBC Indigenous

L’équipe de quatre enquêteurs est en Eeyou Istchee - le territoire des Cris du Québec - cette semaine, pour rencontrer une quinzaine de personnes, dont des membres de la famille.

Rose-Ann Blackned était la mère de deux jeunes garçons. Elle était originaire de Nemaska, une communauté crie située à plus de 1000 kilomètres au nord de Montréal.

Le corps gelé de la femme de 24 ans a été découvert en novembre 1991. Selon la famille, les policiers n’ont pas procédé à une enquête en règle.

« La police n’a pas fait son travail correctement », soutient le fils de Rose-Ann, Silas Blackned.

L’homme, qui vit toujours à Nemaska, n’avait que cinq ans au moment du drame.

Des femmes autochtones assassinées ou disparues. Photo : Radio-Canada

Battue et abandonnée à Val-d’Or

Au moment de sa mort, Rose-Ann habitait à Val-d’Or. Sa famille raconte qu’elle avait été bannie de Nemaska.

Le rapport du coroner Charles Letellier de St-Just indique qu’elle est morte le 7 novembre 1991. Son corps n’a toutefois pas été découvert avant le 16 novembre, neuf jours plus tard, une information que la famille n’a apprise que récemment après avoir obtenu le rapport du coroner par Radio-Canada/CBC.

Photo : Radio-Canada

Les détails des dernières heures de la vie de Rose-Ann Blackned sont relatés dans le document.

D’après le coroner, Rose-Ann se trouvait avec six autres personnes le soir du 6 novembre 1991. Après la fermeture d’un bar, elle se serait disputée avec deux de ces personnes, des femmes. « Cette discussion dégénéra rapidement en altercation et en bousculade », indique le rapport du coroner. La dispute se transporta dans le stationnement du Motel Monaco, à Val-d’Or, où les deux femmes « se sont livrées à des voies de fait sur la personne de Rose-Ann ».

Le rapport indique que les deux femmes ont laissé Rose-Ann « couchée à terre ».

«La victime devait être trouvée à cet endroit, gelée, le 16 novembre.» - Rapport du coroner Charles Letellier de St-Just, 8 avril 1992

Selon un article publié dans le journal L’Écho le 19 novembre 1991, Rose-Ann a été retrouvée gisant « en position fœtale, les mains au visage et le corps recouvert de quelques centimètres de neige ».

Le pathologiste qui a effectué l’autopsie fait état de la fracture d’une côte, d’hématomes à la tête et à une clavicule, ainsi que d’érosions avec enflure au visage.

Le coroner conclut, avec le policier enquêteur, que « bien que les blessures n’aient pas été mortelles, elles ont contribué à affaiblir la victime qui est morte d’hypothermie ».

Aucune accusation portée, malgré les recommandations de la police

Le dossier de Rose-Ann Blackney a initialement été pris en charge par la Sûreté municipale de Val-d'Or. Ce service a été incorporé à la Sûreté du Québec (SQ) en 2002, lors de l’intégration massive d’une quarantaine de services policiers municipaux. La SQ a donc la responsabilité de ce dossier depuis 2002.

À la suite de l’enquête initiale, le policier enquêteur, Daniel Huard, de la Sûreté municipale de Val-d'Or, a recommandé que des accusations soient portées contre les deux femmes qui se seraient livrées à des voies de fait sur Rose-Ann. Le policier soutient dans son rapport qu’elles sont directement responsables de sa mort puisqu’elles l’ont « battue et abandonnée ». Le dossier a été classé comme étant un « homicide involontaire ».

Daniel Huard note également que les deux femmes ne semblaient avoir aucun regret à propos de son décès.

Mais une porte-parole de la Sûreté du Québec, Martine Asselin, a indiqué à Radio-Canada/CBC qu’aucune accusation n’avait été portée dans ce dossier par le Substitut du procureur général - l’ancien nom du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) - malgré les recommandations de l’enquêteur Huard.

Le porte-parole du DPCP, Me Jean-Pascal Boucher, a expliqué pour sa part ne détenir « aucune information publique relative à [ce dossier] ».

«Nous ne discutons pas publiquement de l'existence ou non d'une enquête policière non plus que de nos décisions de ne pas poursuivre.» - Me Jean-Pascal Boucher, porte-parole du DPCP, par courriel

La SQ est dans la ligne de mire des médias depuis que des femmes autochtones de Val-d’Or ont raconté à l’émission Enquête de Radio-Canada, à l’automne 2015, les sévices physiques et sexuels qu’elles disent avoir subis aux mains de certains policiers de la Sûreté du Québec.

La tension s'est accrue quand il a été révélé qu'aucun policier impliqué dans cette affaire n'allait faire l'objet d'accusations, après que certaines d'entre elles eurent déposé des plaintes d'agressions sexuelles.

À la suite de pressions de la part des Premières Nations, le gouvernement provincial a annoncé le 21 décembre dernier la mise sur pied de la Commission d'enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics du Québec. La commission, présidée par le juge Jacques Viens et qui a embauché Christian Leblanc comme procureur en chef, doit remettre son rapport d'ici le 30 novembre 2018.

Des enquêteurs rencontrent finalement la famille

« La police ne nous a jamais contactés, même pour nous annoncer [la mort de Rose-Ann] », dit Mary-Ann Blackned, l’une des sœurs de Rose-Ann, qui habite à Oujé-Bougoumou, à propos de l’enquête initiale.

«Je crois qu’ils ont fait une enquête bâclée, l’ont fermée non résolue, et n’ont jamais pris la peine de fouiller davantage.» - Mary-Ann Blackned, sœur de Rose-Ann Blackned

Elle soutient que la famille a eu très peu de contacts avec les autorités dans les 25 dernières années.

Pourtant, au début des années 2000, une autre sœur de Rose-Ann, Cynthia, aurait été voir les policiers cris de Nemaska et de Mistissini après qu’une amie de la famille lui eut raconté avoir entendu le nom de quelqu’un qui aurait été impliqué dans l’agression de Rose-Ann.

Elle se souvient qu’un agent du poste de Mistissini a mis sa déclaration par écrit, sans plus.

La Sûreté du Québec serait par ailleurs entrée en contact avec la famille Blackned en 2008, après avoir été informée de certains faits nouveaux, soutient la porte-parole, Martine Asselin. Mais rien de concret ne serait ressorti de cette initiative.

Et c’est tout récemment, au début du mois de février, que la SQ a décidé de recontacter la famille, après avoir reçu de nouvelles informations en janvier à propos du dossier de Rose-Ann.

La famille, qui a contacté Radio-Canada/CBC, soutient que lorsque l’enquêteur lui a téléphoné, il lui aurait dit qu’il avait reçu l’ordre de « rouvrir » le dossier, car de nouvelles personnes avaient contacté la SQ au sujet de Rose-Ann.

Mais la porte-parole de la SQ soutient que ce dossier n’avait pourtant jamais été « fermé », puisqu’il avait été classé par la police comme étant un « homicide involontaire », et que ces dossiers ne sont jamais fermés tant qu’ils ne sont pas résolus.

L’équipe d’enquêteurs s’est donc rendue en territoire cri cette semaine - à Mistissini, Nemaska, Waswanipi, et Waskaganish - pour rencontrer la famille et d’autres membres de ces communautés.

Et pour se préparer à cette rencontre, les membres de la famille de Rose-Ann – ses parents, ses soeurs et l’un de ses fils – se sont réunis pour la première fois à la fin février afin de discuter de la mort de Rose-Ann.

La famille compte continuer à faire des pressions afin que l’enquête se poursuive, et elle espère pouvoir examiner elle-même le dossier de Rose-Ann.

Entre-temps, les membres de la famille de Rose-Ann ont l’intention d’aller témoigner lors des audiences de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, qui doivent commencer à la fin du mois de mai.

« Depuis que cette enquête a été lancée, je pense qu’il y a une chance que le dossier [de Rose-Ann] soit rouvert », espère Silas Blackned. « Il arrivera ce qui arrivera, au moins on aura essayé ».