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07/03/2017 03:48 EST | Actualisé 08/03/2018 00:12 EST

Sting : la fontaine de Jouvence

Le spectacle de Sting, lundi, au Métropolis, rappelait à bien des égards le passage de David Bowie au même endroit, durant deux soirs, en 1997. Et celui de Prince, lui aussi pour un doublé, en 2011. Cela demeure un privilège de voir un artiste d'une telle stature internationale dans une salle dix fois trop petite pour lui.

Un texte de Philippe Rezzonico

Les plus vieux spectateurs qui se massaient dans la salle de la rue Sainte-Catherine dès 18 h 30 avaient peut-être même en tête le passage de The Police, au Spectrum, en 1983. Pas de doute, nous étions dans le contexte d’un concert événementiel.

D’autant plus vrai que Sting réservait une surprise aux spectateurs. Du moins, à ceux qui n’avaient pas pris la peine de regarder sur les forums de discussions ce qui s’était passé dans les autres villes où la tournée a fait escale depuis le début février. Sans être annoncé, l’Anglais s’est présenté au-devant de la scène à 20 h 05, au moment où la foule s’attendait plutôt à voir apparaître les « invités spéciaux » annoncés sur le billet.

Eddie Vedder avait fait la même chose au Centre Bell en 2005, avant la prestation du trio de filles de Sleater-Kinney qui précédait Pearl Jam. Dans un aréna de 20 000 places où dans une salle qui peut accueillir 2300 spectateurs, l’effet de surprise est le même. Mais c’est plus touchant dans un lieu à dimension humaine.

Sting, avec sa guitare acoustique, a interprété tout doucement « Heading South on the Great North Road », l’une des nouvelles chansons de l’album 57th & 9th, accompagné de son guitariste (discret) et de son fils, Joe Sumner. Après le duo vocal père-fils, fiston a pris les commandes pour trois chansons, armé uniquement de sa guitare. Le gaillard – bien plus grand et costaud que le paternel – a une voix qui porte et dont les inflexions vocales trahissent le lien familial. Concluant.

Joe a quand même eu de l’aide de Jerry, « son meilleur nouvel ami », guitariste du groupe de San Antonio, The Last Bandoleros. C’est là que j’ai compris le concept. Sting accompagné de Joe, Joe accompagné de Jerry et puis les membres des Last Bandoleros qui viennent faire les choristes et les instrumentistes durant la prestation de Sting.

Famille élargie

Le Britannique a bâti cette tournée sur la base de sa famille réelle et de sa famille musicale élargie. Il est d’ailleurs venu faire les voix lors de la cinquième et dernière chanson des Last Bandoleros qui ont fait un carton. Imaginez un croisement entre les formidables Mavericks et de jeunes Beatles fougueux (quelles harmonies!) dans un moule musical tex-mex. Du tonnerre.

Bref, la foule du Métropolis était chauffée à bloc quand Sting et ses musiciens sont revenus dix minutes plus tard. Dès les premières notes de Synchronicity II et le « Yeeeaaahhh Ehhhh Ohhhh!!! » de Sting, une décharge électrique m’est passée dans l’échine. Et à juger par la foule, je n’étais pas le seul.

La clameur qui s’est élevée de l’assistance était indéfinissable. Non, non… Ce n’était pas la plus bruyante (ça crie plus fort lors d’un show de Metallica, notamment), mais c’est le genre de clameur qui sort non pas de la gorge, mais des tripes. Celle qui annonce que, oui!, les mois d’attente n’ont pas été vains et que oui!, Sting va nous balancer ses nouvelles chansons, ses classiques et le titre de légende de The Police en plein visage, dans un « club », comme il ne l’a pas fait depuis plus de trois décennies (le show à Wilfrid-Pelletier il y a quelques années ne compte pas. Trop grande salle).

Enchaînement avec un autre succès des années Police, Spirits in the Material World. Le premier constat se vérifie : la sono est impeccable, la définition des instruments est bien nette et la vieille basse de Sting est loouurde à souhait.

Tellement lourde, que c’est elle qui prend le plancher d’entrée de jeu pour Englishman In New York qui est méconnaissable. Plus rien à voir avec la mise en bouche jazz que l’on connaît : l’interprétation est musclée, la basse est presque funk et le pont instrumental jazzy fait place à une batterie pesante et à l’invitation de Sting de taper dans nos mains. Ça fait boum! Du genre, tonne de briques. L’album 57th & 9th est le plus rock de Sting depuis des lustres? D’accord. Les succès d’antan prennent donc cette enveloppe sonore. Et ce, à la puissance dix.

Remarquez que ce n’était pas un problème pour la galopante She’s Too Good For Me que je n’avais pas entendue depuis son année de naissance (1993), au Forum de Montréal. Ce qu’il y a de bien avec les spectacles intimistes, c’est que les artistes ressortent des trésors du passé. Quand Sting a bouclé sa première demi-heure avec l’extrait (I Can’t Stop Thinking About You) de son dernier-né paru en novembre, on avait l’impression qu’une déferlante venait de balayer la salle.

Je parlais du Spectrum. Sting, lui, pensait encore plus loin. « Je me souviens de notre premier passage en 1979, au Théâtre Saint-Denis, a-t-il lancé en français. « Vous étiez trop jeunes… » Le Britannique était dans une forme admirable et la qualité de sa voix (exceptionnelle) était à la hauteur de son enthousiasme.

Renaissance

Il y avait quelque chose qui ressemblait à une forme de renaissance dans ce concert. Mmm… Il serait peut-être plus juste de parler de fontaine de Jouvence. On l’avait d’ailleurs senti quand Sting avait affiché plus de dynamisme que Peter Gabriel lors de leur récent spectacle commun au Centre Bell. Si l’artiste a su être tout en nuances pour les splendides Fields of GoldShape of My Heart, ainsi que pour I Hung My Head, colorée par l’accordéon et l’harmonica des Last Bandoleros, il y avait quelque chose qui approchait la hargne lors de son interprétation de Petrol Head.

Sting a encore su céder le plancher à son fils Joe, qui est venu chanter Ashes To Ashes, en hommage à Bowie. Adossé sur l’enceinte de son à gauche de la scène, papa en a profité pour boire goulûment du champagne à la bouteille.

Mais hormis cette courte accalmie, la vedette de la soirée a plutôt été en mode dynamo, comme s’il voulait prouver à tous les jeunes présents qu’il pouvait encore aller au front dans un concert résolument rock, à l’âge de 65 ans.

Chaque titre de The Police qui est passé à l’histoire, galvanisé par un groupe en feu, s’est transformé en chanson à répondre : Message In The Bottle (frénésie totale), Walking On The Moon (avec les faisceaux de lumière qui balaient la salle), So Lonely et Next To You (interprétées à 200 milles à l’heure comme The Police le faisait durant les années 1970), et, bien sûr, Roxanne, qui a eu droit à l’habituelle intégration de Ain’t No Sunshine.

Quand Sting a offert Every Breath You Take avec autant de ferveur que tout ce qui avait précédé je me disais que je n’avais pas eu autant de plaisir à un de ses concerts depuis sa contribution à la tournée d’Amnistie internationale au Stade olympique en 1988. Rien de moins.

Il y avait de la passion et de l’abandon durant ce spectacle d’une heure et 45 minutes qui s’est terminé comme il avait commencé, tout en douceur, avec The Empty Chair, chanson écrite à la mémoire du journaliste James Foley, assassiné en 2014.

Quand je pense que j’ai 623 amis Facebook – et des tas d’amis personnels – qui n’ont pas voulu m’acheter un billet en trop que je leur cédais au prix coûtant… Ils vont s’en mordre les doigts durant longtemps. Et pourtant, ils auraient dû savoir : Bowie, Prince, Sting… Dans cette salle… c’était écrit : show de légende annoncé.