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07/03/2017 05:20 EST | Actualisé 08/03/2018 00:12 EST

Bienvenue à Hénin-Beaumont, le laboratoire à succès du Front national

Avec la débâcle de la droite et la division de la gauche, l'hypothèse d'une victoire de Marine Le Pen ne peut plus être exclue. Portrait de la petite ville du nord de la France où habite la candidate du Front national pour découvrir la recette de son succès.

Un reportage de Sylvain Desjardins, correspondant en Europe

L’une porte le voile, l’autre pas. Fatma Nekav et Farida Rescala sont les deux seules employées salariées de l’épicerie solidaire à Hénin-Beaumont, ville de 27 000 habitants. Les deux sont d’origine algérienne, et elles adorent leur maire, Steeve Briois, un élu du Front national (FN), ami et complice de Marine Le Pen, membre de l’exécutif national du parti.

« Il nous dit bonjour quand on le croise dans la rue, il est venu ici, visiter l’épicerie. C’est le premier maire qui le fait depuis 10 ans », dit Fatma, la patronne de cet établissement créé il y a une dizaine d’années pour offrir des aliments à bas prix aux personnes démunies.

Sa collègue Farida renchérit : « Quand on voit Briois, on ne voit pas le FN, on voit quelqu’un d’efficace. On respecte l’être humain ». Il faut dire que leur commerce dépend beaucoup de la mairie. C’est la municipalité qui fournit l’immeuble et qui en paie l’entretien. « Le maire propose d’aider même s’il sait qu’il y a des Maghrébins parmi les démunis », précise Fatma.

Le fondateur du réseau d’épiceries solidaires, Patrick Nanin, aujourd’hui retraité, est aussi sur place pour nous accueillir, ce matin-là. Il n’a pas encore fait son choix pour les élections, mais il voit bien le lien entre la bonne réputation de la mairie locale et le résultat potentiel de Marine Le Pen aux élections présidentielles.

La mauvaise réputation du FN, c’était le père, Jean-Marie. Sa fille, Marine, ça n’a rien à voir. Le FN est devenu quelque chose de normal.

Patrick Nanin, fondateur du réseau d'épiceries solidaires

« Les gens avaient besoin qu’on s’occupe d’eux »

La tradition de gauche est forte ici, dans le bassin minier du nord de la France. Hénin-Beaumont a presque toujours été dirigée par des socialistes.

Les mines de charbon sont fermées depuis longtemps et les usines ont déménagé à tour de rôle. Taux de chômage local : plus de 18 %, c’est deux fois la moyenne nationale.

La précédente administration socialiste avait laissé les finances de la ville dans un état pitoyable. Le maire de l’époque a écopé de trois ans ferme de prison pour détournement de fonds publics. La scène municipale était prête pour un grand coup de balai, qui a été donné aux élections municipales de 2014.

Comme le précise le directeur du journal local, La voix du Nord, Pascal Wallart. « Il y a une expression locale : les gens ne sont pas fachos, ils sont fâchés. Je pense que les gens avaient juste besoin qu’on s’occupe d’eux, dit-il. C’est le cas avec Steeve Briois. Il est apprécié. Il est sur le terrain tous les week-ends. Son bureau est ouvert, c’est un maire de proximité. Le problème est ailleurs. Il y a une volonté d’éradiquer tout ce qui n’est pas promunicipal. On est soit avec eux, soit contre eux. »

La mairie d’Hénin-Beaumont est en guerre ouverte contre le journal local, selon Pascal Wallart. Le climat est aussi extrêmement tendu avec les élus de l’opposition.

La conseillère municipale écologiste Marine Tondelier vient de publier un livre dans lequel elle rapporte les témoignages de fonctionnaires municipaux qui se disent victimes de surveillance excessive et d’intimidation. « Les gens voient que je me fais insulter sur la page Facebook du maire, donc on est réduit au silence parce qu’on a peur des conséquences », dit cette élue de 30 ans qui en est à sa première expérience politique.

Miser sur l'efficacité

C’est l’adjoint au maire, Christopher Szczurek, qui a été désigné comme porte-parole auprès des médias. « Les gens voient qu’on a de très bons rapports avec la communauté musulmane, qu’on n’est pas racistes, dit-il. Depuis notre élection en 2014, la ville est plus belle, plus propre, les gens sont écoutés et, en plus, on a baissé les impôts. Nous, on vise l’efficacité. »

C’est la vitrine parfaite pour le parti de Marine Le Pen. Il y a eu de nombreuses frictions, des démissions d’élus FN dans d’autres municipalités françaises. Mais pas ici. L’adjoint au maire s’en félicite.

Marine Le Pen est comme nous. Une femme de terrain. Elle vise l’efficacité, elle n’a pas de doctrine idéologique si ce n’est le souverainisme.

Christopher Szczurek, maire adjoint d'Hénin-Beaumont

La ville du Front national

Après divers échecs électoraux, c’est d’ailleurs à Hénin-Beaumont que Marine Le Pen s’est fait élire comme conseillère municipale. Elle a même établi sa résidence dans cette municipalité.

Le FN dispose de 26 postes élus sur 35 au conseil municipal. Ce qui lui a permis de faire adopter sans problèmes une résolution appelée Ma commune sans migrants. Ce qui revient à dire : pas de centres d’accueil de l’État pour les migrants chez nous.

« C’est dû à notre manque de moyens », prétend le maire adjoint, Christopher Szczurek. Quand on lui fait remarquer que l’État français paie tous les frais de gestion de l’accueil des migrants et que la municipalité n’a pas à débourser un sou, l’adjoint au maire réplique : « Nous, on est logiques, on veut que l’aide de l’État soit dirigée vers les Français, pas aux étrangers ».

Ce sont donc les difficultés économiques qui sont à la base de l’appui populaire pour le FN dans le nord de la France. Mais la méfiance envers les immigrants est aussi bien présente chez cet électorat. Il suffit de se rendre au Café de la Paix d'Hénin-Beaumont, situé juste en face de l’église, pour s’en rendre compte.

« À Marine! »

« En France, on a un problème : le patriotisme est perçu comme une vulgarité », nous déclare d’emblée l'un des habitués du café qui ne souhaite pas être identifié. C’est aussi le cas de tous les autres hommes attablés avec lui. Il y a là un psychothérapeute, un boucher, un entrepreneur en horticulture, un retraité de chez Renault et un ancien fonctionnaire du ministère de l’Intérieur. Ils vont tous voter Le Pen.

« C’est un vrai choix politique pour sortir de l’Europe, dit le thérapeute. Le retraité de l’automobile enchaîne : « Ce que je veux, moi, c’est la sécurité. » Son voisin est moins subtil: « Tu regardes les faits divers, c’est toujours les mêmes noms : Mohamed, machin… Comment tu veux pas être raciste? Comment tu veux ne pas voter Front national? On est Blancs, on n'emmerde personne, il faut qu’on arrête de nous emmerder! »

Ils trinquent : « À Marine!, aux élections! On passera peut-être pour des fachos à l’étranger, mais de temps en temps, il le faut! »

La conseillère municipale écologiste, Marine Tondelier, fulmine : « Le fait que Marine Le Pen ait choisi Hénin-Beaumont comme lieu de résidence, ça flatte les gens d’ici. Alors qu’on sait très bien qu’elle ne vient pas d’ici. Elle a été parachutée. Les gens se disent : "Elle nous a choisis, c’est une fierté. Elle incarne l’image de la grandeur de la ville minière retrouvée" ».

Dans le nord de la France, l’avance de Marine Le Pen sur les autres candidats présidentiels paraît insurmontable pour le moment. ll faut cependant rappeler que, dans le reste du pays, la moitié des électeurs se disent encore indécis.