DIVERTISSEMENT
02/03/2017 04:01 EST

«Regarde autour» de Bruno Pelletier: la sérénité retrouvée (ENTREVUE)

ARF

La cinquantaine assumée et, surtout, heureuse, Bruno Pelletier arrivait à l’automne avec un 13e album à son nom, Regarde autour, une nouvelle collection originale dans laquelle l’homme pose un regard à la fois lucide et plein de tendresse sur notre monde et ses travers.

Un troisième extrait, la dansante et sifflante Sur cette terre, vient d’être dévoilé, et Pelletier entamait il  y a quelques semaines une tournée qui l’amènera demain, le vendredi 3 mars, au Gesù, à Montréal, dans la foulée de Montréal en lumière, et au Grand Théâtre de Québec le 5 avril, avec plusieurs arrêts en région entre les deux (cliquez ici pour toutes les dates).

Entrevue-bilan avec un artiste aux deux pieds sur terre, pleinement serein, qui se connaît lui-même autant qu’il maîtrise son métier et son industrie.

Bruno, tu affirmes que ton plus récent album, Regarde autour, correspond bien à l’état d’esprit dans lequel tu es présentement. Pourquoi?

«L’album ressemble à un gars qui est bien, bien dans son moment de vie, ce qui n’a pas toujours été le cas. Ma quarantaine était plus troublée. Je pense que, là, je suis dans un beau moment de vie, bien assumé, et je n’ai pas peur d’en parler. J’ai eu envie de faire un album assez rythmé, lumineux, avec de vrais thèmes, sans que ça soit lourd. C’est parfois difficile toucher à des thèmes sérieux et de les rendre accessibles, sans que les gens ne se prennent la tête. Et s’ils s’arrêtent à lire les textes adéquatement, ils vont voir qu’en dessous, il y a quand même quelque chose, de la viande autour de l’os sur les thèmes que j’ai voulu aborder.»

Des thèmes à connotation sociale, universelle, dis-tu.

«Je ne peux pas chanter ce que je chantais à 20 ans. J’ai 54 ans, je suis conscient comme tout le monde de ce qui se passe autour de nous, sur la planète comme chez nous, au Québec et au Canada. Il y a des choses qui m’interpellent. Par exemple, pour la chanson Sophie, je me suis mis dans la peau d’un papa qui a une fille dans la vingtaine, après avoir regardé le documentaire L’amour au temps du numérique. Moi, j’ai un garçon de 25 ans, j’ai discuté avec lui de ce documentaire et, après, j’ai écrit le texte en me demandant ce que ce serait si j’avais une fille. Mon chum Daniel Blouin m’a offert Mangez donc toute d’l’amour, la chanson «Paul Arcand» de l’album! (rires) Elle traite de tous les sujets dont on entend parler dans l’année, qui n’ont pas d’allure, de l’inceste aux conflits mondiaux, la corruption politique… Tout y est. Le point culminant de la chanson, on a l’impression que ça va être «Mangez donc toute de la mar…», et je trouvais que c’était super bien tourné. Le niveau de langage est un peu différent de ce que je fais d’habitude, mais j’avais envie de surprendre les gens. Quant à Regarde autour, elle a été conçue pour la Semaine de la prévention du suicide ; on l’a voulue rythmée et pas du tout désespérée. C’est aussi Regarde autour qui a été le point de départ de l’album.»

Justement, comment le disque s’est-il construit?

«J’ai commencé avec Regarde autour à l’automne 2015, et l’essentiel de l’écriture s’est étalé de novembre, décembre, jusqu’à février, mars 2016, et on est entrés en studio en mars pour finaliser l’album. Il est donc sorti un an après la création de la première chanson. C’est un album qui s’est fait relativement vite, parce que c’a été facile. J’avais beaucoup de stock en banque, c’a été rapide pour le choix des chansons. Parfois, il y a des projets où on se casse la tête, on écrit à la lueur d’une chandelle la nuit, et d’autres fois, ça coule de source, ça va tout seul, les chansons tombent pile dans ce qu’on voulait faire. Pour une fois, je trouve que j’ai eu un projet facile, pas dans le sens où on a pris ça à la légère, mais dans le sens où les choses sont venues d’une façon très organique.»

Qu’est-ce qui explique la sérénité dont tu parlais plus tôt, qui t’habite aujourd’hui?

«J’ai réglé des bibittes! (rires) La vie, ça ne peut pas juste aller par en bas. La vie, c’est des montagnes. Je peux dire que j’avais touché le fond dans la quarantaine et que je remontais tranquillement la côte. En ce moment, je suis dans un certain plateau où je peux regarder au loin, et c’est agréable. Il y  a des beaux levers et couchers de soleil (rires) Et c’est correct. Je pense qu’on se construit sur le temps, et ça donne de la nourriture à l’âme pour chanter après. Je ne chante pas comme je chantais à 20 ans. À 20 ans, j’avais beaucoup plus de prouesse vocale brute. Je n’étais pas un olympien de la voix, mais on arrivait des années 80, et c’était de savoir à qui allait chanter le plus haut… En 2016, je ne suis plus du tout là-dedans. Je suis complètement ailleurs. Toutes les preuves que j’avais à faire, en 30 ans, ont été faites. On est ailleurs. On vieillit, on a envie de chanter autre chose, il y a plus de théâtralité, les textes prennent une dimension complètement différente. Ce qu’on a envie de proposer, comment on veut le livrer… Et oui, de temps en temps, on pousse encore une bonne note, parce que la chanson demande ça. Mais, dans le temps, je me souviens, dans les années 80, quand on essayait de se faire connaître, je pense qu’il n’y a pas une tune où on n’était pas «dans le tapis»!  Mais les chansons étaient aussi construites comme ça. Beaucoup de choses ont changé, et ça amène un certain cool down, une sérénité, comme tu dis.»

Tu n’es donc pas nostalgique de l’époque où tu étais un «jeune premier»?

«Non. Ce n’est pas de la nostalgie ou de la mélancolie. Mon dernier album ne sent pas ça. Mais il y a quand même une réflexion, des thèmes qui sont clairs pour moi. J’ai encore des chansons de mon catalogue qui datent de 1997, dont les gens me parlent, et la façon dont ils interprètent la chanson n’est absolument pas la perception que moi j’avais en l’écrivant. Et je trouve ça génial! C’est la beauté. Les gens prennent la chanson, elle représente pour eux quelque chose qui leur appartient. Après, moi, j’ai ma propre volonté. C’est comme une bouteille à la mer. Un selfie d’un moment de ta vie. Avant, je disais un polaroïd ; maintenant, c’est un selfie. Tu écris plein de choses qui te concernent à un moment précis de ton existence, tu mets ça sur un disque, tu envoies ça, et après, qu’est-ce qui va arriver…? Je n’étais pas capable de faire ça, il y a 10 ou 15 ans. J’étais dans plein d’attentes, plein d’espoirs. Dans cette sérénité, il y a un autre truc qui arrive, c’est que je n’ai plus la même insécurité du travail que j’avais à 25 ou 30 ans. Avec les années, je me suis rendu compte que le téléphone a toujours sonné. Je suis rendu dans la cinquantaine, et j’ai fini par gagner ma vie dans la musique. Ces craintes se sont estompées tranquillement. On s’implique dans des projets, on donne le meilleur de soi, et on espère que quelques personnes vont en ressentir le meilleur. Pour le reste, on laisse aller.»

Et ce, même si l’industrie de la musique change sans arrêt…?

«Ça, c’est le bout qui est difficile, d’avoir connu une autre époque. Moi, quand je suis arrivé, il y avait encore des cassettes. J’ai des cassettes de mes deux premiers albums. C’est quand même hot, quand tu penses à ça! (rires) Aujourd’hui, si on le souhaite, on n’a même plus besoin de disques, on va chercher la musique en streaming. Les choses ont tellement changé, évolué, avec du positif et du négatif que, comme artiste, on est constamment en train, non pas de se métamorphoser, mais de se mouler à de nouvelles technologies, de nouvelles mouvances, de nouvelles philosophies. Et, en plus de devoir évoluer comme artiste, il faut évoluer dans la nouvelle configuration de notre métier. Ce qui n’es

-t pas facile pour tout le monde. Le truc, c’est de s’entourer de gens qui sont au fait des choses, qui proposent de nouvelles avenues pour aller rejoindre les gens, faire de la mise en marché, travailler notre propos. Mais, pour moi, fondamentalement, la base de tout, demeure d’écrire des chansons et de les chanter le mieux possible. Le reste, c’est une autre étape. Mais on n’a pas le choix de décrocher de nos vieux préceptes, d’arrêter d’avoir les mêmes attentes qu’avant et d’essayer de ne pas se regarder en fonction du nombre de clics. Plus on est dans la vérité, plus on sera à l’aise avec ce qui va arriver après, avec la suite des choses. Moi, je viens d’une époque où j’ai déjà vendu 250 000 albums ; penses-tu sincèrement qu’aujourd’hui, je souhaite vendre 250 000 copies? Bien sûr que non. Je ne pense plus à ça du tout. Je me dis simplement que j’ai un nouveau projet, et j’espère que des gens vont suivre, acheter l’album, venir voir le spectacle.»

Tu signes les textes et musiques de plusieurs pièces de Regarde autour. Toi qu’on a souvent défini comme un interprète, dirais-tu que tu es davantage auteur-compositeur aujourd’hui?

«J’ai toujours dit que je suis un interprète-auteur-compositeur! Il y a une hiérarchie dans mon «titre», si on peut dire. J’ai été beaucoup vu comme un interprète, parce que j’ai fait beaucoup de comédies musicales, et beaucoup d’interprétations de gens qui m’ont écrit des chansons magnifiques. Mais j’ai toujours écrit. Mon premier album, je l’avais écrit en entier seul, parce que je n’étais pas connu, à l’époque. J’ai toujours écrit, mais j’ai toujours ouvert la porte aux autres. Mes albums sont un mélange de choses que je propose et de chansons que les gens veulent coécrire avec moi ou écrire complètement. Mais, là où tu n’as pas tort, c’est que je suis perçu d’abord comme un interprète, parce que c’est ma première force, je pense. Après toutes ces années, je suis capable d’être objectif par rapport à moi-même.»

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