NOUVELLES
01/03/2017 11:33 EST

Harcèlement sexuel : la sincérité des excuses de la GRC mise en doute par un psychiatre

Radio-Canada.ca

La Gendarmerie royale du Canada (GRC) a beau avoir présenté des excuses publiques à des centaines d'employées ayant subi de la discrimination ou du harcèlement sexuel au fil des années, ses agissements douteux en la matière se poursuivent, accuse un psychiatre de Vancouver.

Le Dr Greg Passey en tient pour preuve le sort que la police fédérale fait subir à Atoya Montague et Susan Gastaldo, deux employées de son détachement britanno-colombien qui sont actuellement en congé de maladie et qui sont sur le point d’être congédiées.

Les deux femmes, qui souffrent d’un syndrome de stress post-traumatique et qui sont traitées par le psychiatre, poursuivent la GRC au civil. Mme Montague, une employée civile chargée des communications, dit avoir été harcelée sexuellement par des hauts gradés; Mme Gastaldo, une agente d’infiltration, allègue avoir été agressée sexuellement par son supérieur.

Se basant sur des études médicales, le psychiatre Passey a conclu l’an dernier que le syndrome de stress post-traumatique n’était pas la seule raison empêchant le retour au travail des deux femmes. Selon lui, les poursuites civiles devaient aussi être réglées au préalable.

« D’un point de vue médical, il est inapproprié que l’une ou l’autre des deux femmes retourne au travail alors que la GRC continue de nier qu’il leur est arrivé quoique ce soit de mal, ne cherche pas à régler leur poursuite civile ou n’adopte pas des mesures disciplinaires contre les auteurs allégués. [...] Ensuite, ils blâment l’individu qui ne revient pas travail… Cela ne fait que nuire à la santé de ces femmes et à leur capacité à retourner au travail. » - Greg Passey, en entrevue à CBC

Cet avis médical lui a valu la visite de deux cadres de la GRC le 2 novembre. Dans une entrevue accordée à CBC, le Dr Passey allègue que l’un d’eux, le surintendant Sean Sullivan, a tenté de « l’intimider » pour qu’il modifie son opinion. Il aurait menacé de porter plainte contre lui au Collège des médecins de la province.

« Quel autre employeur au Canada enverrait un cadre dans le bureau d’un médecin pour lui dire : si vous ne changez pas votre opinion… et y aller de menaces voilées qu’ils vont porter plainte contre lui », s’insurge le Dr Passey, interrogé dans le cadre d’une enquête de CBC.

Une telle approche ne constituerait pas une première, souligne le psychiatre : en 2011, la GRC a porté plainte contre un psychologue, Mike Webster, pour critiquer son intervention dans un autre dossier de harcèlement sexuel. La plainte a été rejetée et la GRC a été accusée d’avoir violé la vie privée du plaignant.

Le traitement réservé par la GRC à Mmes Gastalado et Montague fait l'objet d'une enquête menée par l'ex-vérificatrice générale du Canada Sheila Fraser. Cette dernière a été mandatée par le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, après que plusieurs employées de la GRC, dont les deux plaignantes, lui eurent demandé d'intervenir pour empêcher leur congédiement.

Le rapport de Mme Fraser est attendu fin mars.

La GRC nie, les plaignantes donnent leur version

Dans un courriel à CBC, le surintendant Sullivan a confirmé que la GRC est d’avis que l’opinion médicale du Dr Passey n’est pas conforme aux règles du Collège des médecins. Il dément toutefois avoir cherché à intimider le psychiatre en le menaçant de porter plainte contre lui.

« Cette rencontre, qui avait fait l’objet d’un accord, était une tentative d’avoir une discussion ouverte, puisque nous avons tous deux un rôle à jouer dans la recherche de solutions ou d’une voie qui permettrait un retour sain et en santé [des deux policières] au travail », écrit-il.

En entrevue à CBC, Susan Gastaldo soutient qu’elle a croisé les deux cadres de la GRC qui ont rencontré son psychiatre en novembre. Elle était assise dans la salle d’attente.

« À chaque fois que je tente de retourner au travail, des obstacles sont dressés par mon employeur. Je ne peux pas retourner. Je veux qu’il y ait de l’imputabilité. » - Susan Gastaldo

Mme Gastaldo dit être prête à un retour pourvu qu’on lui garantisse qu’elle serait en sécurité. Or l’homme qu’elle désigne comme son agresseur est toujours en poste.

Elle maintient que ce dernier l’a forcé à avoir une relation sexuelle alors qu’elle était de retour d’un congé de maladie pour un trouble anxieux. La policière a été réprimandée dans un premier temps pour avoir consenti à une relation sexuelle avec son patron alors qu’elle était en fonction.

Cette réprimande a été retirée après qu’elle eut porté l’affaire en appel, mais la GRC n’en maintient pas moins qu’elle était consentante dans des documents déposés en cour dans le cadre de la poursuite civile. Mme Montague est furieuse que des cadres de la GRC aient rendu visite à son psychiatre.

« Tout ce qu’il [le Dr Passey] dit, c’est : "comment voulez-vous retourner quelqu’un au travail alors qu’elle est agressée sexuellement, harcelée et intimidée presque chaque jour et alors que vous ne reconnaissez même pas que cela s’est produit?" », résume la policière.

Mme Montague déplore en outre qu’un docteur travaillant pour la GRC ait contredit son psychiatre et a recommandé qu’elle soit renvoyée parce qu’elle est incapable de remplir ses tâches. « C’est un médecin qui ne m’a jamais rencontré », commente-t-elle.

« Nous ne pouvons pas, en toute honnêteté, continuer de verser indéfiniment un plein salaire à une employée dont la santé l’empêche d’accomplir n’importe quelle fonction au sein de la GRC », rétorque la police fédérale dans des documents judiciaires.

Mme Motague et Gastaldo expliquent avoir décidé de poursuivre la GRC au civil pour que des mesures soient prises à l’encontre des présumés agresseurs. Cela ne serait pas possible si elles se contentaient de recevoir une compensation dans le cadre des recours collectifs que la GRC a décidé de régler l’automne dernier.

Pour le Dr Passey, toute cette affaire démontre que le commissaire Bob Paulson ne faisait que verser des « larmes de crocodile » lorsqu’il a présenté des excuses aux victimes l’an dernier. « C’était l’humiliation et l’embarras d’avoir à s’excuser pour du harcèlement et de l’abus de pouvoir survenus alors qu’il était responsable », croit le Dr Passey, à la lumière de ce qui produit dans le cas de ses deux patientes.

À VOIR AUSSI

Galerie photo Harcèlement dans l'espace public Voyez les images