POLITIQUE
12/02/2017 06:40 EST | Actualisé 13/02/2017 10:31 EST

Le doyen des conservateurs, Deepak Obhrai, veut gagner la course à la chefferie... et un peu de respect

Deepak Obhrai veut prouver quelque chose.

Le Canada a changé. Les jeunes et les immigrants l’ont compris, explique le candidat à la chefferie du Parti conservateur, lors d’un lunch au Château Laurier. Mais la base de son parti ne semble pas vouloir l’admettre, explique-t-il.

«Ce parti doit être celui du futur et non du passé, insiste-t-il. Si nous voulons être un parti du passé, nous deviendrons un parti de protestataires.»

La campagne électorale fédérale menée par les conservateurs en 2015, avec ses références aux «pratiques barbares», a multiplié les promesses peu inclusives. Ces prises de position avaient gâché les gains faits par les conservateurs – particulièrement grâce au travail de Jason Kenney et de Deepak Obhrai – auprès des communautés culturelles.

À micro ouvert et en coulisse, M. Obhrai dit craindre que les conservateurs ne s’aliènent encore davantage une large partie de la population avec des propositions polarisantes. Il cite en exemple l’idée de sa rivale Kellie Leitch, partisane de Donald Trump qui souhaite faire passer un test de «valeurs canadiennes» aux nouveaux arrivants.

«Pourquoi croyez-vous que je parle haut et fort?», demande-t-il. Il louange le modèle d’intégration canadien et affirme que la base de son parti n’en comprend pas l’importance.

«Quand je vais dans les associations de circonscription, j’y vois plein d’hommes blancs assis là comme si le Canada était figé dans les années 1970 et 1980. Ce sont ces gens qui financent la campagne de Leitch», dit-il.

Ce sont aussi ces gens, croit-il, qui lui écrivent chaque fois qu’il se prononce sur un dossier. La plupart des courriels qu’il reçoit sont anti-islam; plusieurs indiquent qu’il est un idiot.

«C’est une élection à l’intérieur d’un parti, dit-il en baissant la voix. Il faut séduire la base du parti et non la population…»

Plusieurs, pense-t-il, ont peur du changement. Ils lui disent que le Canada doit conserver «un type de culture», sans charia et «tout le reste». Une femme, qui a récemment quitté son association de circonscription, lui a même dit que les catholiques étaient menacés par les musulmans et la charia.

«Est-ce qu’il y a vraiment une menace? demande-t-il. Je ne perds pas de temps avec ce genre de discours.»

Toutefois, M. Obhrai semble prendre plaisir à répondre à ses détracteurs. «Je leur rappelle que ce sont les musulmans qui nous aident à freiner la radicalisation. Personne d’autre. Ils travaillent avec la police. Ils sont sur la première ligne de défense.»

«Je n’ai rien contre lui, mais il est plutôt le bouffon de la course. Ce n’est pas un candidat sérieux.» - Le journaliste Don Martin

«Je suis ici depuis 40 ans. J’ai vécu le racisme partout où je suis passé. Pourquoi croyez-vous que je suis candidat à la chefferie? Les autres n’en parlent pas», en faisant référence à ses 13 adversaires.

«Ce pays a été bâti par des immigrants, des jeunes… Qu’en est-il d’eux? Sont-ils victimes des barrières? Absolument. Qui en parle? Je me tiens debout et j’en parle. Même si je reçois une tonne de courriels de détracteurs.»

M. Obhrai est né le 5 juillet 1950 à Tanganyika (aujourd’hui la Tanzanie) dans un village en montagne appelé Oldeani, tout près du cratère de Ngorongoro. Son père, diabétique, est mort lorsqu’il avait six ans. Sa mère, armée d’un diplôme universitaire, travaillait dans une banque. Il étudiera en Afrique, puis en Inde.

En 1972, le président ougandais Idi Amin a ordonné l’expulsion de 80 000 personnes d’origine asiatique. Dans la décennie qui a suivi, la Tanzanie a nationalisé les banques et les entreprises, dont la plupart étaient des propriétés asiatiques. «Parce qu’ils n’avaient pas participé au système politique et qu’ils n’étaient pas considérés comme des locaux, ils ont dû quitter», explique le député de Calgary-Est.

Deepak Obhrai déménage en Grande-Bretagne, où il étudie pour devenir contrôleur aérien, mais il ne se sent pas chez lui. «Les Britanniques nous traitaient comme des coolies», terme utilisé en Inde pour les porteurs de bagages.

Après être retourné à la maison pour travailler, il atterrit à Calgary en 1977 avec sa femme et leur fille Priti, trois ans. La famille voulait d’abord aller à Montréal, mais avec le Parti québécois au pouvoir, on lui a conseillé d’aller vers l’ouest.

deepak obhrai

Le problème de la langue

Un des défis les plus importants du candidat demeure sa non-maîtrise du français. S’il parle couramment le swahili, l’hindi, le punjabi, le gujrati et l’anglais, il ne maitrise pas du tout la langue de Molière.

«Je parle cinq langues, donc, ce n’est pas difficile pour moi d’en apprendre une autre», lance-t-il. Il suit des cours depuis juillet 2015, mais a encore du mal à aligner deux phrases de suite.

Son français incompréhensible l’avait d’ailleurs rendu tristement célèbre lors du débat des candidats à Québec, en décembre.

«Les gens me disent que j’ai massacré la langue française, mais qu’au moins, j’étais là et j’étais respectueux, dit-il. Les gens de Québec m’appellent pour que je revienne.»

Les médias anglophones ont aussi ri à ses côtés. Son apparition à l’émission satirique This Hour Has 22 minutes est devenue virale et ses conseils pour apprendre le français, lors de la capsule Forget About Grammar, à la radio de CBC, ont été remarqués.

«Quand je me suis lancé dans la course, on m’a dit que je n’allais pas y arriver. On m’a traité de ceci ou de cela. On a dit que je n’arriverais pas à amasser d’argent, que je devrais me retirer de la course, que je ne parlais pas français, que je n’étais pas assez connu», se remémore-t-il.

«Les débats ont prouvé que je sais de quoi je parle. Mon français, malgré ce qu’on peut dire, n’est pas si mal. Et j’ai été capable d’amasser de l’argent. Je n’emprunte pas les sentiers tracés par les autres.»

«J’écris mes propres discours et c’est pour cette raison que ça fait 20 ans que je suis élu, lance-t-il en riant. Et je vais continuer de faire les choses de la même manière.»

Le doyen

À 66 ans, celui qui est deux fois grand-père insiste pour dire qu’il est dans la course à la chefferie pour gagner et qu’il doit être pris au sérieux. Il est le doyen du caucus conservateur, après tout. C’est lui qui siège depuis le plus longtemps dans son parti.

Même s’il affirme en débat ne pas avoir de plateforme, il met quand même quelques politiques de l’avant. Il veut mettre plus d’argent dans l’Agence des services frontaliers pour protéger la «plus grande frontière poreuse» du monde. Il souhaite que la Banque de développement du Canada donne des prêts de démarrage aux étudiants et aux personnes sans emploi qui ont un bon plan d’affaires. Il veut aussi mettre fin à la dépense annuelle d’un milliard de dollars du gouvernement pour l’établissement des nouveaux arrivants.

«Quand je suis arrivé ici, personne ne m’a donné d’argent. Nous sommes venus avec l’intention de travailler fort», explique le député, ajoutant qu’il conserverait la dépense pour les réfugiés.

M. Obhrai est en faveur des taxes peu élevées et du déficit zéro, mais il prêt à accepter un déficit lorsque l’économie pique du nez.

Il aime le système de santé et souhaiterait investir davantage dans la formation des infirmières et il est ouvert à la création d’un programme d’assurance-médicaments. Il veut plus d’investissements étrangers au pays, moins de régulation et plus d’investissements gouvernementaux dans les innovations scientifiques vertes. Plus précisément, il aimerait qu’Ottawa investisse dans les réacteurs à neutrons rapides qui recyclent les déchets nucléaires des usines pour en faire de l’énergie sans carbone.

Il est à l’aise avec l’élimination de l’ALENA et préférerait que le Canada signe des ententes bilatérales avec les États-Unis et avec le Mexique, parce que, croit-il, ces accords sont plus justes. Il appuie toutefois l’accord de libre-échange avec l’Union européenne, parce que cette région est déjà bien intégrée.

Ce texte initialement publié sur Huffington Post Canada a été adapté puis traduit de l’anglais. Voyez ici la version complète.

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