POLITIQUE
11/02/2017 06:12 EST | Actualisé 16/02/2017 05:28 EST

Suicides à l'École des recrues de Saint-Jean-sur-Richelieu: Ottawa préoccupé par la situation

Les deux jeunes recrues qui ont perdu la vie à l’École de leadership et de recrues des Forces canadiennes de Saint-Jean-sur-Richelieu dans les cinq derniers mois se sont suicidées, a appris le Huffington Post Québec.

OTTAWA – Les deux jeunes recrues qui ont perdu la vie à l’École de leadership et de recrues des Forces canadiennes de Saint-Jean-sur-Richelieu dans les cinq derniers mois se sont suicidées, a appris le Huffington Post Québec. Une situation qui est préoccupante selon le gouvernement fédéral.

Pas moins de sept étudiants ou récents diplômés sont décédés subitement dans deux collèges militaires en neuf mois et ce, sans avoir été déployés.

« On est préoccupés par la situation, évidemment, a déclaré Jean Rioux, secrétaire parlementaire du ministre de la Défense et député libéral de Saint-Jean. J’étais [jeudi] au collège, c’est sur la base que ça s’est passé. Évidemment, c’est une tragédie pour la famille, la communauté, et pour les Forces armées. »

Le ministre Sajjan dit que toute mort dans les Forces armées est «tragique». (Photo: PC)

Dylan James Barclay, 23 ans, s’était enrôlé dans les Forces le 17 janvier dans l’espoir de devenir un développeur web ou un technicien pour l’armée, selon des amis qui ont étudié avec lui au collège Algonquin, dans la région d’Ottawa.

Ils l’ont décrit comme un camarade de classe drôle, intelligent et plutôt tranquille qui aimait les jeux vidéo. Aucun d’entre eux ne croit que la thèse du suicide soit envisageable.

« Je ne l’ai jamais vu déprimé, juste tranquille. On ne pouvait jamais deviner ce à quoi il pensait, ses émotions étaient difficiles à déceler », raconte l’un de ses amis qui l’a côtoyé pendant un an au collège et qui préfère ne pas être nommé pour ne pas nuire à l'enquête.

« Je suis sous le choc… Je suis sous le choc qu’il soit mort », a réagi un autre de ses amis qui a été mis au courant de son décès par le HuffPost et qui veut taire son nom par respect pour la famille.

Un témoin de la scène, qui n’est pas autorisé à parler aux médias, a confié que le jeune Barclay s’est jeté par la fenêtre du 8e étage de la mégastructure, où se trouvent les dortoirs des recrues, le 28 janvier en soirée. Sa mère, Fiona Barker, a précisé au HuffPost qu'il est mort à 17h37. Barclay suivait sa formation à l’ELRFC depuis cinq jours seulement.

Comme c’est le cas pour tous les soldats non déployés, les Forces armées convoqueront une commission d’enquête pour faire le point sur cette tragédie. Entretemps, elles assurent fournir un « soutien direct à la famille pendant ces moments difficiles ».

« Nous sommes attristés par le décès soudain et tragique d’une recrue survenu à l’École de leadership et de recrues des Forces canadiennes le 28 janvier 2017. Nous avons depuis adressé nos plus sincères condoléances à sa famille et amis. L’équipe de commandement, le personnel et les candidats de l’ELRFC sont profondément attristés par cet incident », a indiqué la porte-parole, lieutenant Christine Hurov, dans un courriel.

Le père de Dylan Barclay n’a pas rappelé le HuffPost. Dans l’avis de décès, publié à la suite des funérailles, il est inscrit que le jeune homme est mort « tragiquement » pendant sa formation.

Deux cas en cinq mois

C’est la deuxième fois en environ cinq mois que l’ELRFC perd l’une de ses recrues pendant la période d’endoctrinement obligatoire, d’une durée de cinq semaines. Les jeunes militaires ne peuvent pas quitter la base militaire à ce moment-là.

En septembre dernier, Michaël Pinel-Duquette, 19 ans, a été retrouvé sans vie dans sa chambre de l’ELRFC lors de sa deuxième semaine de formation. Il avait été placé en isolement en raison d’une grippe.

Il s’est pendu, selon nos informations confirmées par un membre de sa famille.

La jeune recrue s’était enrôlée dans les FAC dans l’espoir de devenir chauffeur de char d’assaut et de pouvoir aider son père, raconte Carole Duquette, dans une série de messages. Michaël, qui était le fils de sa nièce, était très proche d’elle et de sa fille. Elle dit qu’il avait passé ses vacances d’été chez eux.

« Pour lui, le suicide n’était pas une option dans la vie »

— Carole Duquette, grande-tante de Michaël Pinel-Duquette

« Il est arrivé là, fier d’y être parvenu au prix d’énormes sacrifices. Il savait qu’il aurait une belle vie à offrir à son éventuelle future famille, il avait de grands projets avec ma fille, la tête remplie de rêves, écrit-elle. Pour lui, le suicide n’était pas une option dans la vie. »

Carole Duquette précise toutefois qu’il était difficile pour lui d’être en isolement et de devoir manquer une bonne partie de sa formation. « [Il] ne voyait pas comment il pourrait récupérer tout ça », dit-elle.

Il n’a pas été possible pour le HuffPost de s’entretenir avec le père du jeune Michaël Pinel-Duquette.

À Ottawa, Jean Rioux, secrétaire parlementaire du ministre de la Défense, est resté prudent dans ses commentaires concernant les récentes morts à Saint-Jean-sur-Richelieu. « À la suite des enquêtes, il y a évidemment des suites qui vont avoir lieu », dit-il.

Le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, a qualifié toute mort dans les Forces armées de « tragique » et s’est dit prêt à consulter les Canadiens sur le sujet de la santé mentale, une fois que la révision de la politique militaire du Canada sera complétée.

« Le ministre prend la santé et le bien-être, particulièrement la santé mentale, de nos hommes et de nos femmes en uniforme très au sérieux, et en tant qu’ancien soldat et ancien premier répondant, comprend le besoin d’assurer que nous avons les bonnes ressources en place pour soutenir notre personnel pendant leurs carrières et après qu’ils quittent les FAC », a soutenu son attachée de presse, Jordan Owens.

L’opposition pose des questions

Les partis d’opposition, quant à eux, ont enjoint le gouvernement à interroger la chaîne de commandement responsable de l’École des recrues afin de voir avec l’équipe d’instructeurs pourquoi ces événements tragiques sont survenus quelques jours après le début de leurs cours.

Pierre Paul-Hus, porte-parole du Parti conservateur du Canada en matière de Défense nationale et lui-même un ancien lieutenant-colonel, croit qu’autant de morts subites ou de suicides en si peu de temps est du « jamais vu » pour des recrues qui n’ont pas été déployées à l’étranger.

« Pour moi, c’est très difficile à comprendre parce qu’il n’y a pas de situation post-traumatique. On a terminé un processus qui était long, on est supposés être heureux d’être rendus [à l’École des recrues]… et on se suicide. C’est très mystérieux », a-t-il réagi en entrevue.

Pierre Paul-Hus, du PCC, dit que c'est du «jamais vu» pour des recrues. (Photo: PC)

Michel Boudrias, porte-parole du Bloc québécois en matière de Défense, a été lui-même commandant d’instruction sur des cours de recrues. Il explique qu’il y a « beaucoup d’évaluations » à faire dans les deux ou trois premiers jours de leur formation militaire.

Les recrues doivent tous écrire, sans exception, une autobiographie d’environ 750 mots qui peuvent aider à détecter un potentiel risque de suicide, explique-t-il. Pour sa part, il se faisait un « devoir » de les lire.

« S’il y a eu des ratés au niveau de l’application de la responsabilité de commandement, ce qui est fort possible, alors je m’attends à ce qu’il y ait une enquête administrative en bonne et due forme, de manière à ce qu’on puisse faire la lumière là-dessus », fait valoir Michel Boudrias.

Du côté du NPD, la porte-parole en matière de Jeunesse, Anne Minh Thu Quach, croit que le Comité de la défense nationale à Ottawa devrait se pencher sur les jeunes en situation de vulnérabilité dans le cadre de ses études sur la santé mentale.

« Lorsque tu es militaire, tu es militaire, tranche Pierre Paul-Hus, du PCC. Le but de l’entraînement de base est justement de permettre de voir si tu as les aptitudes pour aller en mission un jour à l’étranger et vivre des situations de combat. Donc, il ne faut pas nécessairement diminuer les attentes pour l’enrôlement. »

« Il y a énormément de ressources disponibles, renchérit Michel Boudrias, du Bloc. Maintenant, même quand il y a de la prise en charge, même quand il y a la meilleure volonté d’encadrement potentielle, que tous les mécanismes ont été mis en place, on ne peut pas empêcher quelqu’un qui est déterminé de passer à l’acte non plus. »

Les Forces armées canadiennes indiquent que les recrues ont droit à de l’aide dès le début de leur curriculum. Voici un exemple des cours donnés dans la Qualification militaire de base :

  • Heure de l’aumônier : Jour 1
  • Promotion de la santé : Semaine 1
  • Sensibilisation au suicide : Semaine 1
  • Mode alternatif de résolution de conflits : Semaine 2
  • En route pour la préparation mentale : Semaine 2
  • Prévention du harcèlement : Semaine 2

ERRATUM: Dylan Barclay est mort à 17h37, le samedi 28 janvier, et non à 4h30, pendant que les recrues dormaient, tel que rapporté dans une version précédente de l'article. Toutes nos excuses pour cette erreur.

INOLTRE SU HUFFPOST

Galerie photo Les députés qui ont servi dans les Forces armées Voyez les images