POLITIQUE
08/02/2017 07:11 EST | Actualisé 08/02/2017 11:50 EST

Les libéraux ne dépanneront pas l'industrie canadienne de l'information

Matthew Usherwood/CP

OTTAWA — Le gouvernement Trudeau ne viendra pas en aide à une industrie canadienne de l'information en difficulté, a appris le Huffington Post Canada.

Plusieurs sources ont confirmé que le prochain budget fédéral ne prévoit pas d'argent pour l'établissement d'un fonds pour le journalisme civique, tel que recommandé dans un rapport commandé par Patrimoine canadien et publié récemment par le Forum des politiques publiques.

Le rapport, intitulé Le miroir éclaté - nouvelles, démocratie et confiance dans l'ère numérique, préconise l'établissement d'un «Fonds pour l’avenir du journalisme et de la démocratie», financé par une augmentation des taxes imposées sur les publications numériques non canadiennes et par une injection ponctuelle de 100 millions de dollars de la part du gouvernement fédéral.

Ce fonds aiderait les médias à faire la transition vers les formats numériques, soutiendrait la fonction civique de projets journalistiques par l'entremise d'une structure indépendante et aiderait les petits médias à obtenir des conseils juridiques.

Entre 8 et 10 millions de dollars seraient versés aux services de presse locaux gratuits, pour embaucher 60 à 80 journalistes chargés de couvrir les tribunaux, les comités législatifs et les conseils de ville qui ne sont pas couverts à l'heure actuelle par des journalistes du service principal de La Presse canadienne. Le fonds consacrerait également 8 à 10 millions de dollars chaque année pour soutenir des entreprises de presse autochtones.

« C'est impossible qu'on le fasse », a affirmé un libéral de premier plan au HuffPost.

Joly prône « l'indépendance des journalistes »

En entrevue, la ministre du Patrimoine canadien Mélanie Joly était moins catégorique, mais a déclaré qu'à l'avenir, tout plan annoncé par les libéraux affirmerait que « l'indépendance journalistique est primordiale ».

« Nous allons proposer en 2017 un nouveau modèle pour soutenir le contenu canadien », a-t-elle dit au HuffPost.

« En ce moment, nous étudions tous les scénarios, mais nous croyons d'abord et avant tout qu'il faut préserver l'indépendance des journalistes, et que le gouvernement ne devrait pas politiser les médias, ça c'est clair », a affirmé Joly.

Elle a dit qu'il devrait y avoir une « bonne distance » entre les journalistes et le gouvernement.

Ottawa joue déjà un rôle dans le milieu de l'information par le financement de la SRC, par le financement d'hebdomadaires et périodiques, et par certaines formes de crédits d'impôts, a-t-elle noté.

« Il y a plein de médias locaux qui continuent la lutte et qui ont besoin d'aide, et qui pourraient réussir à faire la transition et à élaborer de nouveaux modèles d'affaires. »

— Bob Cox

La proposition du Forum des politiques publiques de créer un fonds pour un journalisme civique mettrait en place une structure qui serait plus indépendante qu'un conseil d'administration de CBC/Radio-Canada nommé par le gouvernement, un organisme que Joly a qualifié d'« indépendant ».

Certaines voix dans l'industrie sont préoccupées par la recommandation du Forum des politiques publiques.

La société d’État représente déjà une « bureaucratie des nouvelles » du gouvernement, et son empreinte importante en ligne engendre des « distorsions du marché » pour les journaux locaux, a souligné Bob Cox, propriétaire du Winnipeg Free Press, et président de Journaux canadiens.

Bien que Cox soit d'accord avec les changements fiscaux proposés dans le rapport et croit qu'ils pourraient aider à uniformiser les règles du jeu avec les publicitaires qui versent plus d'argent pour des pubs sur Facebook et Google, il a souligné que la création d'un fonds pour le journalisme civique financerait des journalistes qui seraient en concurrence directe avec son journal.

« C'est ça qui me rend fou. Il y a plein de médias locaux qui continuent la lutte et qui ont besoin d'aide, et qui pourraient réussir à faire la transition et à élaborer de nouveaux modèles d'affaires », a dit Cox au HuffPost.

Le rapport du Forum des politiques publiques a été publié au moment où bien des gens dans l'industrie implorent le gouvernement libéral d'intervenir et d'aider.

En mai dernier, par exemple, Paul Godfrey, pdg de Postmedia, la première chaîne de journaux au pays, a témoigné devant le Comité du patrimoine de la Chambre des communes que « tout ce que vous lisez ou sur lequel vous avez cliqué en ligne prédisant la morosité de l'industrie des nouvelles n'en fait pas le portrait complet. En réalité, elle a été largement minimisée. »

Paul Godfrey, pdg de Postmedia (Photo: CP)

Godfrey a exhorté les députés à demander au gouvernement du Canada d'augmenter le nombre de ses publicités dans ses journaux. Il a recommandé avec insistance, tout comme l'avait fait le Forum des politiques publiques, que les dépenses des publicitaires canadiens fassent l'objet de conditions fiscales plus avantageuses. Et il a demandé que les journaux quotidiens puissent bénéficier d'un fonds fédéral qui donne déjà de l'aide financière aux magazines imprimés.

John Honderich, président de la Torstar Corporation, propriétaire de 110 journaux, y compris le Toronto Star, a fait valoir que le nombre de lecteurs ne serait pas le problème. Ce serait plutôt le modèle d'entreprise qui a fait défaut. Ayant subi des millions de dollars de pertes en petites annonces classées en ligne, le Toronto Star a congédié des centaines de journalistes, passant de 475 il y a dix ans à 170 aujourd'hui, a-t-il rappelé.

« Il existe une crise de l'excellence en journalisme, qui est en baisse », a déclaré Honderich au comité en septembre.

Le rapport du Forum des politiques publiques a souligné que depuis 2010, 225 journaux hebdomadaires et 27 quotidiens ont été fermés ou ont fusionné.

L'étude d'une durée d'un an sur l'état des médias menée par le comité du patrimoine sera probablement publiée au mois de mars. Joly a dit qu'elle attend avec intérêt de lire ses conclusions et prévoit de l'examiner, en parallèle avec les recommandations du Forum des politiques publiques et les propositions du gouvernement découlant des consultations sur le soutien du contenu canadien, dont les nouvelles et le divertissement, dans un monde numérique.

Dr Hedy Fry, présidente du Comité à la chambre, a noté que son groupe envisage une approche plus globale. Oui, de nombreux témoignages réclamaient une plus grande intervention du gouvernement, mais ce n'était pas ce qui ressortait comme thème principal des présentations.

Hedy Fry (Photo: CP)

« Ce qui préoccupe le plus... c'est l'avenir du journalisme, la possibilité d'identifier ce que sont 'les nouvelles' et la manière de rendre 'les nouvelles' dignes de confiance et transparentes », a dit Fry, suggérant que les nouvelles devraient peut-être répondre à certains critères.

« Au fait, comment pouvons-nous savoir que ce qu'on lit est vrai? » a-t-elle demandé.

Le député conservateur Kevin Waugh, ancienne personnalité de la télévision, croit au rôle du gouvernement, mais il hésite à le définir.

« Il y a du pour et du contre dans les deux cas », a-t-il dit. « Quand on voit que le National Post achète Sun Media, et qu'ensuite ils sont dépassés par une suite de problèmes, ce n'est pas vraiment la faute du manque de lecteurs, mais plutôt d'un manque de gestion... »

« Est-ce que j'ai la responsabilité en tant que parlementaire de les tirer de mauvaise affaire? »

Par ailleurs, Waugh souligne que le gouvernement devrait peut-être jouer un rôle pour assurer la santé de notre démocratie et d'une population avertie.

« Je sais que tout le monde souffre. Je le vois sur le terrain », a souligné Waugh. « Mais personne ne veut d'un gouvernement qui impose des conditions aux médias », a-t-il ajouté.

« Si le gouvernement intervient, à quel moment est-ce que cette intervention va trop loin vis-à-vis de la démocratie? »

Ce texte initialement publié sur le Huffington Post Canada a été traduit de l’anglais.

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