POLITIQUE
08/02/2017 09:56 EST | Actualisé 08/02/2017 09:56 EST

Couillard fait fausse route sur les signes religieux, croit Gérard Bouchard

La déclaration de Philippe Couillard selon laquelle la question du port de signes religieux ostensibles chez les titulaires de fonctions incarnant la neutralité de l'État est un « enjeu inexistant » fait bondir Gérard Bouchard, ancien coprésident de la commission Bouchard-Taylor.

En entrevue à 24/60, le sociologue soutient plutôt qu’il est « urgent » d’intervenir de « manière énergique », ne serait-ce qu’à titre préventif. Il estime que le premier ministre du Québec s’isole sur cette question, alors qu'il devrait plutôt saisir l’occasion que lui offrent les partis d’opposition pour légiférer à ce sujet.

Répondant à une offre de la Coalition avenir Québec (CAQ) d’appuyer le projet de loi 62 si le gouvernement y stipule que les juges, procureurs de la Couronne, policiers et gardiens de prison ne peuvent porter de signes religieux visibles, le premier ministre Couillard a fait valoir mardi que ce problème n’existe tout simplement pas.

« S’il faut attendre à chaque fois qu’il y a une crise pour intervenir, je ne suis pas certain que c’est l’idéal », rétorque M. Bouchard. « Il me semble que ce n’est pas une mauvaise politique de temps à autre que d’agir avant qu’une crise ne survienne, dans une manière préventive. »

Il rappelle par exemple que la décision de la Cour suprême d’autoriser un jeune étudiant à porter son kirpan, un poignard symbolique dans la religion sikhe, à l’école, avait semé « un émoi et une opposition considérables dans la population » et que tout le débat sur les accommodements raisonnables est « contaminé » depuis.

«Si des juges demandaient à porter leur signe religieux pendant qu’ils siègent, si une vingtaine de policiers demandaient à porter un signe qui reflète leur religion, comment pensez-vous que les Québécois réagiraient? [...] Est-ce qu’ils diraient c’est un problème non existant, comme le pense M. Couillard? Non. On se retrouverait en pleine soupe encore une fois.» ―Gérard Bouchard

Selon le sociologue, le premier ministre doit constater que « la situation s’est quand même aggravée », et que « l’intolérance a monté » depuis quelques années.

« Les propos et les crimes haineux, le clivage entre les minorités ethnoculturelles et les immigrants d’un côté et la majorité francophone de l’autre, les libertés que prennent les radios ultrapopulistes et la violence dont s’autorisent les réseaux sociaux, ce sont des phénomènes qui n’existaient pas ou qui n’existaient pas à ce degré-là il y a 10 ans », souligne-t-il.

« Alors moi, je crois que c’est urgent d’intervenir, non seulement à cause de la tragédie qui est survenue à Québec la semaine dernière, mais à cause du fait que la situation se détériore. Pas d’une manière tragique mais, enfin, elle n’évolue pas dans le bon sens », estime M. Bouchard.

«Alors qu’est-ce qu’on attend pour intervenir de manière énergique? Est-ce qu’un attend un autre accident, ou une autre crise ou quoi?» ― Gérard Bouchard

Dans ce contexte, M. Bouchard dit être « un peu surpris » que le premier ministre ait rapidement « repoussé de manière catégorique » l’offre de compromis faite par le chef de la CAQ, François Legault. Le chef péquiste Jean-François Lisée estime lui aussi que l’interdiction de porter des signes religieux pour ces personnes en autorité devrait figurer dans le projet de loi 62.

« Moi, ça ne me parait pas tout à fait conforme aux déclarations de M. Couillard durant la dernière semaine », estime-t-il, avant de saluer l’« esprit de compromis » dont a fait preuve M. Legault.

«Pourquoi M. Couillard n’en ferait pas autant? C’est difficile à comprendre. Parce qu’on dirait qu’il s’isole là. S’il y a véritablement un consensus qui est en train de prendre forme au Québec sur cette question-là, sur laquelle on se divise depuis 15 ou 20 ans, il ne faudrait quand même pas rater cette occasion.» ― Gérard Bouchard

Selon Gérard Bouchard, le projet de loi 62 que défend la ministre de la Justice Stéphanie Vallée est « incomplet » parce qu’il « se centre uniquement sur une composante de ce qu’est un régime de laïcité, c’est-à-dire la neutralité religieuse de l’État vis-à-vis de toutes les religions ».

Selon lui, d’autres « composantes absolument fondamentales » devraient également s’y trouver, comme un énoncé « clair et explicite » consacrant la séparation entre l’Église et l’État », et un rappel que tout citoyen « a la liberté de choisir ses convictions morales ou religieuses, et de les manifester en public. »