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Anne Boyer et Michel D'Astous, docteurs ès téléromans

Le terme «téléroman» a perdu ses lettres de noblesse. Les méthodes et les équipements de tournage se confondant désormais d’un médium et d’un écran à l’autre, on lui préfère maintenant l’appellation «série annuelle», essentiellement consacrée par l’organisation du Gala des prix Gémeaux dans la refonte de son processus de votation, l’an dernier.

N’empêche. Le mot «téléroman» restera probablement toujours gravé dans la mémoire culturelle québécoise et demeurera l’expression fétiche pour décrire ces histoires se déployant de l’automne au printemps, sur plusieurs années, où sont souvent en vedette des familles auxquelles on s’attache comme si elles étaient les nôtres, lesquelles tiennent souvent un commerce qu’on aimerait trouver à deux pas de chez nous, et qui se transforment, éclatent et se ressoudent au fil des saisons. «Série annuelle», c’est pratique, mais c’est moins évocateur. Moins romantique.

S’il est deux auteurs qui incarnent à merveille ce genre cher au cœur des Québécois, celui du téléroman, c’est Anne Boyer et Michel D’Astous. Le tandem a bien donné dans le projet plus ambitieux et éphémère avec 2 frères, Tabou , Nos étés et Le Gentleman, mais il s’est surtout taillé une place privilégiée dans le cœur du public grâce à sa Madeleine (Angèle Coutu) mère indigne du Retour, aux Thompson, aux Tanguay et aux Rousseau, ces trois familles attachantes de Sous un ciel variable et leur entourage, et aux hommes pleins de zones d’ombre de Yamaska, leurs épouses et leurs enfants. Dès mercredi prochain, un joyau s’ajoutera à leur lumineuse collection, alors que L’heure bleue prendra les ondes de TVA (voir autre texte à ce sujet dans nos pages).

Boyer et D’Astous ont créé des clans qui ont marqué les cœurs à jamais, des péripéties qui nous ont chavirés ; rappelons-nous de l’évolution de Rose (Rita Lafontaine) dans Le retour, ou de celle du couple Carpentier-Gagné (Denis Bernard et Élise Guilbault) dans Yamaska. Dans Sous un ciel variable, les vétérans Guy Provost, Hélène Loiselle, Charlotte Boisjoli, Patricia Nolin et Gilles Pelletier côtoyaient un tout petit Marc-André Grondin, tandis qu’Émile Mailhiot et Roxane Gaudette-Loiseau, qui ont grandi dans nos téléviseurs, sont devenus des adultes dans Yamaska.

Anne Boyer a d’ailleurs son analogie bien à elle pour illustrer notre rapport aux téléromans, aux séries et au cinéma.

«Une série, c’est une passion, un film, c’est un one night stand, et un téléroman, c’est un mariage, décrète-t-elle. Et il y en a des bons et des moins bons! Des bons et des mauvais mariages, des bons one night stand et des poches…»

«Mais le mariage, c’est plus tranquille, par contre», nuance Michel D’Astous en riant.

«Nous, on est du monde de mariage, revient à la charge Anne Boyer. Mais on sait quand même mettre du piquant!»

Bref, la mécanique et les codes du téléroman, l’indissociable duo Boyer-D’Astous connaît. «On en a tellement écrit», constate Anne Boyer, le plus candidement du monde. Ce qui distingue le téléroman de ses proches cousins le long-métrage et la série lourde? L’intimité, disent-ils.

«C’est ce qu’on travaille le plus, relève Anne Boyer. Les séries impressionnent, mais les téléromans qu’on a écrits, c’est ce qui était le plus près des gens. Jamais, avec une série, tu ne reçois des commentaires parce qu’un des personnages a pogné le cancer. Dans Yamaska, on a reçu beaucoup, beaucoup de commentaires.»

«L’identification n’est pas la même, renchérit Michel D’Astous. C’est curieux de voir à quel point les téléromans offrent des familles imaginaires.»

«Et quand on n’est pas fins, les gens ne sont pas contents, ajoute Anne Boyer. Au point de nous dire, dans certains cas, qu’ils n’écouteront plus nos séries…»

Miser sur l’espoir

Aux débuts de Yamaska, Hélène (Anne-Marie Cadieux) était alcoolique, Réjeanne (Élise Guilbault) était violente, Julie (Chantal Fontaine) trompait son mari William (Normand D’Amour) avec Geoffroy (Pascal Darilus), le fils de Réjeanne, qui avait l’âge d’un de ses propres garçons, Lambert (Adam Kosh), dont le décès donnait le ton aux premières heures de la fiction.

Tous ces points de départ paraissaient bien loin lorsque Yamaska a définitivement tiré sa révérence, au printemps dernier. Chacun avait alors fait la paix avec ses démons, même si la maladie a frappé Étienne (Patrick Labbé) de plein fouet et hypothéqué son avenir dans les derniers mois de l’émission.

«On a de la misère à créer des personnages qui s’enlisent et pour lesquels il n’y a pas de solutions, explique Michel D’Astous. On n’est même pas capables, c’est plus fort que nous. À moins qu’ils se suicident…»

«Finir une série sur une note sans espoir, dans un enlisement psychologique, on ne serait pas capables», opine Anne Boyer.

Les deux collègues affirment être également un bon public pour les productions d’ici et se montrent surtout solidaires de leurs vis-à-vis auteurs et créateurs de sagas. Une Annie Surprenant (Anne Casabonne) qui s’évade de Lietteville et dont on n’a plus aucune nouvelle dans Unité 9? Ne comptez pas sur eux pour se moquer ou pour juger.

«Je sais c’est quoi, écrire 163 heures de télé, observe Michel D’Astous. C’est facile, si on veut, d’être un bon comédien dans un long-métrage ; mais tenir un personnage pendant sept ans et être cohérent, ce n’est pas donné à tout le monde. Et les conditions dans lesquelles on travaille ne sont pas toujours faciles.»

«Un téléroman, c’est une course à relais, enchaîne Anne Boyer. Il faut avoir du souffle. Des fois, tu regardes ton épisode, tu le trouves moyen, mais tu te dis que c’est une semaine de transition. Sur 163 épisodes, on ne peut pas toujours scorer. Des fois, on est super fiers, et d’autres fois, c’était l’épisode que ça prenait pour relancer l’intrigue. Et on ne peut pas toujours être dans le drame, sinon, ça dévalorise.»

«Je suis très impressionné par le travail de mes collègues, rapplique Michel D’Astous. Je trouve que c’est nourrissant pour tout le monde. Unité 9, entre autres, a ouvert des portes…»

Adeptes de House of Cards, Bloodline, Transparent et Girls, Anne Boyer et Michel D’Astous soutiennent être particulièrement impressionnés par le type de scénarios qu’ils estiment être eux-mêmes incapables de pondre.

«House of Cards, je serais incapable d’écrire ça, s’extasie Michel D’Astous. C’est d’un cynisme inaccessible pour moi. Je n’ai pas cette vision du monde. Je serais chicken d’écrire ça! (rires)»

Audace et inventivité

En plus de jouer de la plume, Anne Boyer et Michel D’Astous ont produit, par le biais de leur maison de production Duo Productions – un nom fort à propos! -, leurs propres «bébés», mais aussi Pour Sarah, Un sur 2 et Les sœurs Elliot. Anne Boyer est en outre derrière Baby Boom, sympathique comédie dramatique qui aboutira sur la plateforme Véro.tv de Tou.tv Extra dans quelques semaines.

Depuis le temps que leur imagination s’agite dans les coulisses de la télévision, ils ont vu neiger. Témoins privilégiés des changements qui se sont opérés dans le milieu du petit écran, ils peuvent s’exprimer plus que n’importe qui sur le rythme des enregistrements dont la cadence a augmenté à la vitesse grand V, sur les diminutions de budgets qui se font sans cesse sentir, sur les trésors d’imagination que doivent déployer les artisans de l’ombre et les comédiens pour que le résultat final ne souffre pas de ces contraintes, mais également des plus vastes possibilités qui s’offrent maintenant aux créateurs et concepteurs, et des limites qui sont constamment repoussées, à tous égards.

«Quand on a commencé Yamaska en studio, avec peu d’extérieurs, on était très modernes, se souvient Anne Boyer. Notre série était top, à l’époque. Avec les huit années qui ont passé – huit en écriture, sept en diffusion -, vraiment, la télé s’est transformée. Elle était déjà en transformation mais, à la fin, tourner en studio, c’était off! On avait hâte de sortir…»

«Même le degré d’audace a changé, maintient Michel D’Astous. À 19h, on peut maintenant parler de prostitution. C’est plus proche du reportage, aujourd’hui, plus «dans la rue». Je pense que la télévision est de plus en plus diversifiée. Il y a des propositions de plus en plus différentes.»

«Les équipes techniques au Québec sont incroyablement inventives. Des séries comme Borgen, qu’on trouve très bonnes, bénéficient d’un million par épisode, avec des équipes d’auteurs. Ils passent trois mois sur un épisode! Ils ont deux mois et demi pour faire ce que, nous, on fait en une semaine, à 12 personnes! Il ne faut pas regarder ça. Les équipes créatives, ici, au Québec, sont vraiment créatives. On fait beaucoup avec peu. Je trouve qu’on fait de la très bonne télé, vraiment», s’enorgueillit Anne Boyer.

Enfin, s’ils sont passés maîtres dans l’art de rédiger les textes qui nous amusent et nous attendrissent, Anne Boyer et Michel D’Astous ont aussi le chic pour faire vivre leurs œuvres au-delà des frontières de nos écrans plats. Seulement avec Yamaska, ils ont orchestré une campagne de prévention et une marche contre le suicide à Granby, le lancement du roman du personnage de William, La belle affaire, et l’apparition de leurs protagonistes dans Toute la vérité, et vice-versa : ces bonus ont renouvelé l’affection des téléspectateurs envers leur rendez-vous chouchou du lundi soir et pimenté l’action de Yamaska.

«On fait des affaires qu’on aurait aimé se faire offrir quand on était des téléspectateurs», note Anne Boyer, faisant remarquer au passage que la page Facebook de Yamaska est passée de 30 000 à 133 000 abonnés en trois ou quatre ans, à peine. Déjà, plus de 28 000 internautes ont cliqué «J’aime» sur la page de L’heure bleue.

L’heure bleue commencera à TVA le mercredi 11 janvier, avec une édition spéciale de deux épisodes un à la suite de l’autre. Après quoi, dès le 18 janvier, le téléroman sera logé le mercredi à 21h.

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