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12/12/2016 07:25 EST | Actualisé 12/12/2016 07:26 EST

La France infestée par la mérule pleureuse (VIDÉO)

Ce champignon qui détruit les bâtiments se répand en Europe de l'Ouest depuis une dizaine d'années. L'expertise française pourrait-elle nous inspirer pour le combattre?

Un texte d'Esther Normand

Nous sommes allés en Lorraine, à Saint-Dié-des-Vosges, dans le nord du pays. Nous y avons rencontré un homme qui se passionne pour les champignons depuis un demi-siècle. En 40 ans, Patrick Laurent, expert mycologue, n’avait vu que deux cas de mérule pleureuse. Mais il y a 10 ans, tout a basculé.

Aujourd’hui, M. Laurent, qui possède un laboratoire judiciaire, reçoit de 6 à 8 échantillons de mérule par jour provenant de partout au pays. Le redoutable champignon a d’abord infesté l’Ouest, la Bretagne, la Normandie et le Nord, avant de s’étendre partout en France.

« La mérule s’attaque uniquement au bois. Elle est seule capable de décomposer la cellulose. Par contre, son mycélium va partout, dans les murs, les joints, derrière le plâtre, les isolants, etc. », explique l’expert. Le mycélium prend la forme de filaments cotonneux qui ressemblent à de la ouate.

Selon lui, le problème s’aggrave notamment en raison des changements climatiques. Il mentionne aussi l'isolation hermétique des maisons, qui retient l'humidité à l'intérieur, ce qui favorise le développement de la mérule.

Une victime durement touchée

Nous nous sommes aussi rendus chez David Volfart, à Lunéville. Sa belle maison du 19e siècle est contaminée sur les trois étages.

Cela faisait six ans que M. Volfart réalisait lui-même de minutieux travaux de restauration lorsqu’il a découvert le champignon au début de 2016. Il a subi tout un choc en voyant les ravages de la mérule derrière le mur et sur les poutres dans sa salle de bain, la seule pièce qu’il n’avait pas encore rénovée.

« Au niveau du moral, ça a été le coup de grâce », dit-il. Ce père de jeunes enfants a eu des sueurs froides en constatant la menace à la sécurité pour la maisonnée. Il a ensuite pris conscience du gouffre financier dans lequel il venait de plonger.

«En traitements, plus les coûts de démolition et de reconstruction, ça s’élève à 150 000 euros [215 000 $]. C’est énorme; la maison coûte 280 000 euros. J’ai à peu près encore 180 000 euros de crédit. Ce n’est pas faisable.» - David Volfart

Incapable d’assumer ces coûts, M. Volfart se dit condamné à trouver une solution pour sauver sa maison.

Tous les types de bâtiments touchés

L’expert Patrick Laurent affirme qu’en France, le champignon attaque tous les types de bâtiments, les vieux comme les neufs. Lors de notre passage, il venait d’ailleurs de recevoir des échantillons prélevés dans une maison moderne, en forme de cube, avec une « ossature tout bois ». M. Laurent soutient qu’il a même déjà vu des maisons en construction infestées par la mérule.

Il déplore que de nombreux monuments historiques, comme le château de Lunéville, où nous nous sommes rendus, soient également attaqués.

Décontamination : la méthode française

Nous avons justement assisté à la décontamination d’une église au Haut du Tôt, un petit village perché au sommet des Vosges. Il s’agit de la deuxième infestation dans ce bâtiment chargé d’histoire.

Les citoyens ont lancé une campagne de financement mondiale afin d’être en mesure de payer pour les travaux de décontamination qui s’avèrent très importants.

Le maire, Dominique Leroy, explique la détermination des villageois. « Sans l’église, le village, je ne sais pas s’il serait encore là. C’est l’âme du Haut du Tôt. »

Edouard Aubriat, propriétaire d’une entreprise de décontamination familiale existant depuis 35 ans, a sorti l’artillerie lourde pour éradiquer la mérule pleureuse.

« La méthodologie française nous demande de décrépir, de brûler les maçonneries pour pouvoir fixer le champignon. Ensuite, on injecte un fongicide. Donc, on travaille avec de la chimie pour pouvoir éradiquer de façon définitive le champignon dans les maçonneries », explique Edouard Aubriat. Regardez-le détailler la technique :

M. Aubriat assure qu’il serait possible d’utiliser cette technique au Canada, précisant qu’elle « peut s’appliquer à tout type de maçonnerie », mais pas au bois.

Récemment, il a justement reçu un rapport d’expertise que le propriétaire d’un duplex du Plateau-Mont-Royal, à Montréal, intéressé par sa méthode, lui a envoyé. La contamination de cette propriété confirme d’ailleurs ce que des experts québécois ont déjà révélé à La facture : le champignon s’étend désormais à la métropole québécoise. « Étant donné qu’il trouve son passage dans les maçonneries, il a tout le loisir, sur des maisons mitoyennes, de se propager rapidement », mentionne-t-il.

Nouveau procédé

David Volfart, lui, a laissé son emploi pour développer un procédé à air chaud qui permettrait de tuer la mérule en préservant toutes les boiseries. Ce biochimiste soutient que ce sera jusqu’à 60-70 % moins cher que le « traitement classique chimique », car il y aura beaucoup moins de démolition et de reconstruction. Voici comment il s'y prend :

Même s’il n’a pas encore commencé à effectuer des traitements, M. Volfart est convaincu de leur efficacité, car ils sont basés, dit-il, sur une norme européenne « qui est bien définie pour éradiquer la mérule ». Il ajoute que « le procédé air chaud est utilisé contre la mérule au Danemark et en Allemagne contre les insectes xylophages ».