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07/12/2016 22:48 EST | Actualisé 08/12/2017 00:12 EST

Gambie: pourquoi Jammeh ne s'est pas accroché au pouvoir, un mystère pour les observateurs

Il s'en est fallu de 19.000 voix pour qu'il reste à la tête de la Gambie. Que Yahya Jammeh n'ait pourtant pas recouru, comme tant de ses pairs africains en difficulté dans un scrutin, à la fraude ou à la force, n'en finit pas de mystifier les observateurs.

Une semaine après l'élection du 1er décembre, remportée par le candidat d'une coalition de l'opposition, Adama Barrow, plusieurs scénarios ont été échafaudés pour expliquer la succession d'événements qui s'est conclue par l'incroyable appel téléphonique télévisé de Yahya Jammeh, au pouvoir depuis 22 ans, félicitant son adversaire le 2 décembre.

Le plus plausible, pour l'opposition et des analystes, est qu'il ait été tellement persuadé d'obtenir un cinquième mandat qu'il a laissé la campagne et le scrutin se dérouler librement, sans prévoir de plan de secours en cas d'échec.

"Tout le monde peut voter pour le candidat de son choix. Personne ne doit être forcé à voter pour moi", avait-il affirmé le 16 novembre au lancement de la campagne.

Selon Jim Wormington (Human Rights Watch - HRW), "Jammeh a cru que les techniques utilisées par le passé, telles que sa domination sur les médias d'Etat, la mobilisation de responsables locaux au service de sa candidature, le musèlement des journalistes indépendants et l'emprisonnement d'opposants, lui assureraient encore la victoire".

Mais "l'opposition a profité du fait que le jour de l'élection, les Gambiens ont pu voter librement pour le candidat de leur choix", a relevé M. Wormington, qui suit la Gambie pour HRW. L'ONG, comme beaucoup d'autres, estimait pourtant il y a un mois que la répression "réduisait à néant les espoirs d'une élection libre et juste".

Jusqu'alors, le président sortant n'avait de toute façon pas besoin de truquer le vote pour s'imposer face à une opposition divisée.

Lorsque la défaite a été consommée, il était bien tard pour la contester, d'autant plus que cette année les résultats étaient annoncés localement par bureau de vote et non plus centralement, rendant toute manipulation encore plus flagrante, soulignent les experts.

- Rôle de l'armée ? -

"Quand il s'est aperçu qu'il avait perdu, il en a avisé le directeur de la télévision qui a interrompu la retransmission des résultats parce qu'il devait reconnaître sa défaite en direct", a indiqué à l'AFP le président de la Commission électorale indépendante, Alieu Momar Njie.

Dans la nuit du 1er au 2 décembre, la télévision d'Etat GRTS a alors diffusé des récitations de versets du Coran, mais M. Jammeh n'est pas apparu à l'antenne, créant pendant de longues heures un suspense propice aux rumeurs.

Selon des médias sénégalais, généralement bien informés de la situation en Gambie voisine, il a alors été tenté par un coup de force, dont il aurait été dissuadé in extremis par l'intervention de puissances régionales et les mises en garde de ses forces de sécurité.

Ces informations n'ont pas été confirmées à Banjul et Yahya Jammeh lui-même a assuré en reconnaissant sa défaite n'avoir à aucun moment envisagé de contester ou de manipuler les résultats.

L'attitude de la hiérarchie militaire a certainement pesé, selon Mathias Hounkpe, responsable du programme de gouvernance politique à la fondation Osiwa (Open Society Initiative for West Africa).

"Quand vous êtes un dictateur, en règle générale, vous gérez avec l'armée", remarque-t-il. "Donc vous êtes en partie otage de l'armée. Au moment de partir, ce n'est pas votre sort seul qui compte", a-t-il ajouté, estimant que les militaires pourraient l'avoir incité à jeter l'éponge.

Selon un diplomate gambien en poste dans la région et proche de Yahya Jammeh, celui-ci a reçu du président élu l'assurance qu'il ne serait pas inquiété. Adama Barrow lui a demandé de calmer toute velléité putschiste de ses officiers, selon la même source.

Les pressions pour poursuivre Yahya Jammeh et les dignitaires du régime, accusés de nombreuses violations des droits de l'Homme, représentent un des principaux défis pour le nouveau pouvoir, déterminé à une transition pacifique.

Dans un entretien avec des médias français le 3 décembre, M. Barrow a exclu toute "chasse aux sorcières", affirmant que son prédécesseur pourrait "vivre en Gambie en tant que citoyen ordinaire".

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