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07/12/2016 00:11 EST | Actualisé 07/12/2017 00:12 EST

Roumanie: la lutte anticorruption à l'épreuve des élections

D'anciens ministres envoyés en prison, de nouvelles enquêtes ouvertes tous les jours: le dramatique incendie d'une boîte de nuit à Bucarest en 2015 a favorisé une offensive anticorruption sans merci en Roumanie, dont beaucoup espèrent qu'elle ne fléchira pas après les législatives de dimanche.

Le 30 octobre 2015, des dizaines de personnes mouraient dans l'incendie du club "Colectiv", dont les propriétaires s'étaient affranchis, selon les enquêteurs, de toute norme de sécurité à coups de pots-de-vin, un phénomène endémique dans le pays.

"Du coup, les effets de la corruption sont devenus très concrets: 64 morts", se souvient Mihai Politeanu, fondateur d'une association, Initiativa Romania, née de la "colère" suscitée par cet incendie.

Comme lui, des dizaines de milliers de jeunes étaient descendus dans la rue pour crier leur ras-de-bol envers la classe politique, vue comme moralement responsable.

Le mouvement a conduit à la démission du Premier ministre social-démocrate Victor Ponta, remplacé par un gouvernement technique. Et a fait naître l'espoir d'une nouvelle ère.

"Après la tragédie du Colectiv, les gens ont rêvé d'un pays où l'on ne meure plus pour rien, d'un pays moins rongé par la corruption, et d'une classe politique plus attentive aux besoins des citoyens", note le professeur de droit constitutionnel Ion Stanomir.

Libéré des interférences politiques, le parquet anticorruption (DNA), l'institution bénéficiant du plus fort taux de confiance du pays après l'Eglise orthodoxe et l'armée, accentue son offensive.

Après M. Ponta, renvoyé devant le tribunal pour évasion fiscale et blanchiment dès le printemps 2015, de nombreux autres responsables sont inquiétés.

Le DNA qui vise aussi la saisie de biens obtenus de manière frauduleuse, "a placé sous séquestre plus de 500 millions d'euros l'an dernier et obtenu des condamnations définitives dans plus de 90% des cas", souligne sa cheffe, la procureure Codruta Kovesi dans une interview à l'AFP.

- Signal négatif -

Selon un sondage de l'institut IRES, 95% des Roumains veulent que la lutte contre la corruption soit une priorité du gouvernement qui sortira des urnes dimanche.

Mais la possibilité que le Parti social-démocrate --donné en tête des sondages avec 40% des intentions de vote-- revienne au pouvoir fait craindre un fléchissement de ces efforts, selon Tsveta Petrova, du groupe de réflexion Eurasia Group.

"Si une coalition de gauche arrive au pouvoir, elle tentera de ralentir cette campagne (anticorruption, ndlr). Ces dernières années il y a déjà eu des tentatives pour limiter les pouvoirs du DNA", relève-t-elle.

Mme Kovesi reconnaît "l'inquiétude" des magistrats pour l'avenir, après trois années où "les élus ont essayé de modifier les prérogatives du DNA, de dépénaliser certaines infractions ou d'offrir de nouvelles immunités".

Signal négatif, selon les analystes: lorsque le président de la République Klaus Iohannis (centre-droit) a annoncé qu'il ne nommerait pas Premier ministre quelqu'un ayant des démêlés avec la justice, il a été vivement critiqué.

Cible de cet avertissement: les deux chefs de file des sociaux-démocrates, M. Ponta et le président de la formation, Liviu Dragnea, condamné au printemps à deux ans de prison avec sursis pour fraude électorale et impliqué dans un dossier d'emplois fictifs.

- 'Goût de la liberté' -

Certaines voix accusent les procureurs de "fabriquer des dossiers politiques contre les adversaires de Klaus Iohannis", laissant craindre de futures pressions sur la justice.

La procureure Kovesi met en avant le taux de condamnations définitives pour balayer ces accusions: "il est très difficile de penser qu'un procureur qui +fabrique+ un dossier puisse être couvert par plusieurs instances et par plusieurs juges".

Pour Corina Rebegea, du Centre d'analyse de la politique européenne (CEPA) basé aux Etats-Unis, les outils ne manquent pas pour mettre la lutte anti-corruption sous l'éteignoir.

"Pressions, modifications de la législation, budget (du DNA, ndlr) amputé, refus de lever l'immunité d'élus - voilà le +menu+ auquel on peut s'attendre en cas de retour au pouvoir des partis qui n'ont fait que saper les démarches de la justice", estime-t-elle.

Mais Mihai Politeanu veut croire que le mouvement anticorruption est irréversible.

"Les campagnes visant à décrédibiliser le DNA ces dernières années ont eu l'effet inverse et aujourd'hui il serait très difficile pour un homme politique de tenter d'entraver son activité", souligne-t-il.

"Les magistrats ont senti le goût de la liberté, ils savent qu'ils peuvent poursuivre et condamner (de hauts responsables, ndlr) sans crainte", assure-t-il.

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