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07/12/2016 00:55 EST | Actualisé 08/12/2017 00:12 EST

Des commerçants en soutien à la monnaie turque

Des boulettes épicées, une coupe de cheveux ou du pain gratuit pour qui convertit ses dollars: répondant à l'appel du président Recep Tayyip Erdogan, des commerçants soutiennent à leur manière la livre turque en péril.

Pour tenter d'enrayer la déroute de la monnaie nationale, qui a perdu plus de 10% de sa valeur face au billet vert en novembre, le chef de l'Etat turc exhorte depuis plusieurs jours ses concitoyens à convertir leurs devises étrangères par "patriotisme".

Le ministère turc de la Défense a montré l'exemple et annoncé mercredi avoir converti 262 millions de dollars et 31 millions d'euros en livres turques.

Relayant l'appel de leur président, un nombre croissant de commerçants à travers le pays promettent des récompenses pour encourager les épargnants à prendre d'assaut les bureaux de change.

A Bursa (nord-ouest), des pompes funèbres offrent ainsi une pierre tombale à ceux qui convertissent au moins 2.000 dollars. Et à Gaziantep (sud-est), une autre entreprise offre un mariage tous frais payés pour 10.000 dollars transformés en livres turques.

"C'est moi qui ai lancé la campagne", affirme Gökhan Kuk, boulanger à Alibeyköy, quartier populaire d'Istanbul. Sur la vitrine de son échoppe, du "pain gratuit" est promis à quiconque présente un reçu attestant qu'il a converti au moins 250 dollars.

"Je ne gagne rien avec cette initiative, au contraire: je distribue du pain gratuitement. Le seul intérêt, c'est de soutenir notre pays, comme l'a demandé notre président", explique-t-il.

M. Kuk est confiant. "Avec l'aide de Dieu, nous allons faire remonter la livre et (...) anéantir le dollar", déclare-t-il, installé dans son bureau décoré de plusieurs portraits du président Erdogan.

- 'Aux riches de montrer l'exemple' -

Quelques boutiques plus loin, Bülent Baydeniz, 42 ans, offre une portion de boulettes de viande crue aux épices pour 250 dollars ou euros convertis. "Une trentaine de personnes sont venues depuis vendredi", affirme-t-il.

Lorsqu'il a vu le boulanger voisin offrir du pain gratuitement, M. Baydeniz n'a pas été immédiatement convaincu. "Mais après avoir écouté le président de la République, j'ai compris que ça pouvait aider le pays. Et puis, ça me fait de la publicité", dit-il.

Mais l'initiative n'est pas soutenue par tous: "C'est des foutaises", peste Metin Yurtseven, 70 ans, venu se faire raser chez Cemil Sen, un barbier d'Alibeyköy qui propose une coupe gratuite contre un reçu du bureau de change.

"Ils veulent vider les poches des petites gens", grommelle le client septuagénaire. "C'est d'abord aux plus riches de montrer l'exemple. Quand ils l'auront fait, j'irai convertir les 50 dollars que j'ai sur moi", ajoute-t-il.

Craignant que les "encouragements" à convertir les devises ne se transforment en obligation, des Turcs fortunés ouvrent des comptes en banque à l'étranger, selon des médias turcs.

Le patriotisme monétaire se met en scène sur les réseaux sociaux, où quidams et célébrités partagent des photos à la sortie du bureau de change accompagnées du mot-dièse #UlkemizIçinDovizBozduralim ("convertissons des devises étrangères pour notre pays").

Mais les économistes s'interrogent sur l'impact de ces initiatives, alors que la livre souffre des incertitudes politiques, d'une situation sécuritaire tendue et des perspectives de croissance en berne.

Les actes patriotiques de cette armée de volontaires auront un impact limité, estime Atilla Yesilada, économiste au cabinet Istanbul Analytics.

"Les électeurs qui soutiennent Erdogan sont souvent issus des classes aux revenus modestes" et peu susceptibles d'avoir des devises étrangères à convertir, souligne-t-il.

Avant le ministère de la Défense, la Bourse d'Istanbul avait déjà converti en livres turques tous ses avoirs en liquide.

Cette offensive a permis d'offrir un répit à la livre turque, qui a fini la journée de mardi sur une hausse de 11 centimes face au dollar, à 3,43 contre un billet vert.

"Le président de la République m'a téléphoné pour me féliciter de ma démarche", sourit M. Kuk, le boulanger d'Alibeyköy. Après l'échec du putsch en juillet, "certains essaient de mettre à genoux la Turquie sur le plan économique", croit-il savoir.

"Nous nous dresserons devant eux", poursuit le boulanger, "jusqu'à ce que la hausse du dollar soit stoppée et, surtout, jusqu'à ce que notre président, Recep Tayyip Erdogan, nous dise d'arrêter".

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