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03/12/2016 21:00 EST | Actualisé 04/12/2017 00:12 EST

Le coup de piston que les Sud-Coréens ne pouvaient tolérer

S'il est une chose que la société sud-coréenne ne sait tolérer, c'est qu'on joue de ses relations pour faire avancer la scolarité de son enfant: si Park Geun-Hye doit perdre sa présidence, ce sera peut-être à cause de cet acte de népotisme dont elle n'est pourtant pas l'auteur.

Si Mme Park est désormais menacée de destitution, c'est fondamentalement en raison de sa relation avec une femme de l'ombre, une "amie de 40 ans", sa confidente Choi Soon-Sil, qui a profité de ses entrées pour extorquer des sommes astronomiques à divers conglomérats.

Elle a été arrêtée pour "abus de pouvoir" et "fraude" dans une enquête où Mme Park, qui a vu sa popularité dégringoler, est soupçonnée de "collusion".

Mais on ne compte plus en Corée du Sud le nombre de dirigeants tombés pour corruption. Et ce scandale pourrait en fait ne jamais avoir éclaté sans un faux pas monumental de Mme Choi, il y a deux ans, quand elle a pistonné sa fille pour qu'elle soit admise dans une grande université.

A en croire un audit officiel, Chung Yoo-Ra a en effet été favorisée quand elle a postulé en 2014 à la prestigieuse Université pour femmes Ewha, au détriment de candidates plus qualifiées.

Elle avait la meilleure appréciation pour ce qui était de son assiduité alors qu'elle avait manqué des cours, et ses notes ne reflétaient pas ses résultats scolaires.

Vu la gravité des faits de corruption qui sont reprochés à sa mère, ce coup de piston pourrait paraître anodin. Pas en Corée du Sud.

- Modèle réduit à néant -

Dans une société hyperconcurrentielle, où la jeunesse joue tout sur un test d'entrée à l'université, on ne rigole pas avec le système éducatif.

Car c'est sur la méritocratie et la valorisation du travail que le pays a fondé son relèvement, après la guerre de Corée (1950-1953), pour devenir la quatrième économie d'Asie.

Pour les jeunes, intégrer une grande université telle Ewha est un passeport pour la prospérité, qu'il s'agisse d'emploi, de mariage ou de niveau social.

L'examen a beau être impitoyable, il est unanimement jugé équitable. Qu'on soit riche ou pauvre, on est confronté le même jour aux mêmes questions, et théoriquement au même système de notation.

On aime d'ailleurs célébrer ces exemples de personnalités modestes dont les efforts ont payé.

Les trajectoires personnelles de l'ancien président Lee Myung-Bak (2008-2013), qui a financé ses études en travaillant comme éboueur, ou de son prédécesseur Roh Moo-Hyun (2003-2008), un fils de paysan, avaient ainsi contribué à renforcer la foi dans cette méritocratie.

"Mais Mmes Chung et Choi ont tout réduit à néant", lâchait récemment le Dong-A Ilbo dans un éditorial.

Avant même que n'éclate le scandale, des voix se faisaient déjà entendre pour déplorer les inégalités croissantes du système. Mme Choi et sa fille en sont aujourd'hui les symboles infâmes.

- Argent et talent -

N'a-t-on pas retrouvé ce post de Mme Chung, en 2014 sur Facebook: "L'argent fait partie de votre talent. Si vous n'avez pas de talent, prenez vous-en à vos parents."

Le nombre de lycéens au sein des foules qui manifestent chaque samedi pour demander la démission de Mme Park est d'ailleurs une illustration de l'ampleur de l'indignation générée par les passe-droits de Mme Chung.

"A quoi ça sert d'étudier jour et nuit si les riches peuvent si facilement frauder tout le système?", interrogeait récemment Jenny Park, une lycéenne de 16 ans.

Autre signe, la popularité de Mme Park chez les étudiants et les moins de 40 ans en général est proche de 0%.

Pour les jeunes Sud-Coréens, les défis sont aujourd'hui bien plus élevés que pour la génération de leurs parents, qui a profité à plein des opportunités offertes par le décollage économique du pays.

Le ralentissement économique mondial a fait grimper le chômage des moins de 30 ans à 12,5% en février, un record.

Par ailleurs, les revenus cumulés des 10% les plus riches équivalent à ceux des 90% restants, soit le ratio le plus élevé d'Asie, selon une étude de l'an dernier du Fonds monétaire international.

Le désespoir gagne aussi les parents: "Comment puis-je encore dire à ma fille de 15 ans, +travaille dur et tu réussiras+?", se désolait lors d'une manifestation Kim Hwa-Young, 45 ans.

jhw/gh/jac/ol

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