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25/11/2016 11:22 EST | Actualisé 26/11/2017 00:12 EST

Radicalisation : il n’y a pas que la religion

On parle beaucoup de ceux qui posent des bombes au nom de l'islam, mais il existe d'autres formes de radicalisation, tout aussi dangereuses. Explications.

Pendant près de 15 ans et jusqu’en 2013, Marie-Pascaline Menono a sillonné l’Afrique pour le compte des Nations unies.Avec l’UNESCO, le Programme des Nations unies pour le développement ou encore au sein d'opérations de maintien de la paix, cette travailleuse sociale spécialisée dans la protection des droits de la personne s’est souvent retrouvée en terrain difficile.

J’ai travaillé dans des contextes où la radicalisation extrême a généré des conflits armés et/ou des tueries de masse, notamment dans la région des Grands Lacs [en Afrique].

Marie-Pascaline Menono

Elle est aujourd’hui directrice de la Coalition canadienne pour la paix, la sécurité et la tolérance. C’est à la conférence de Québec sur la radicalisation, à la fin octobre, que nous avons rencontré cette Montréalo-Camerounaise, encore habitée par ses années africaines passées au service des femmes et des jeunes.Mme Menono croit qu’il est important de parler de radicalisation, « sans nécessairement l’enfermer entre Occident et Moyen-Orient », car il y a d’autres enjeux, selon elle, qui sont explosifs.

On parle ici beaucoup d’islam et d’islamisme. Mais la radicalisation religieuse est bien loin d’être la seule forme de radicalisation et on omet malheureusement de parler des autres formes qui sont tout aussi dangereuses.

Marie-Pascaline Menono

Quand l’autre doit nous ressembler ou mourirAu Rwanda et au Burundi, Marie-Pascaline Menono a vu les ravages meurtriers de la radicalisation ethnique. Lorsque l’autre doit nous ressembler ou mourir, dit-elle, il y a problème.Dans l’est du Congo, où le viol est une arme de guerre aussi répandue que la kalachnikov, la conseillère à l’égalité des sexes (gender advisor) pour l’ONU a rencontré des milliers de femmes et recueilli leurs cris, quand elles pouvaient crier.

« Certaines ne parlaient plus d’avoir été tellement violées, se souvient-elle. D’autres se sont organisées pour tuer leurs violeurs, parce qu’elles n’avaient personne pour les défendre. » Dans l’extrait ci-dessous, Marie-Pascaline Menono raconte comment ce groupe de femmes, dans l’est du Congo, s’est radicalisé.

Quand une femme était violée et qu’elle criait, elle avait un sifflet. Les autres se rendaient sur place. Savez-vous ce qu’elles faisaient? Elles tuaient l’homme qui avait violé la femme.

Marie-Pascaline Menono

« La radicalisation est la manifestation d’un échec collectif. Nous avons besoin d’en parler. Nous avons besoin d’en parler pour sauver les prochaines générations », observe Marie-Pascaline Menono.

« Pas besoin de les endoctriner; ils sont prêts à exploser »Autre source de radicalisation : l’exclusion socio-économique. En clair, la pauvreté sans nom qui frappe des populations assises sur des gisements de pétrole et des réserves d’or, ou encore celles qui sont expropriées pour laisser place aux grandes compagnies qui exploitent leurs terres, comme en Afrique de l’Ouest.Aujourd’hui en Afrique, dit Marie-Pascaline Menono, il y a des millions de jeunes sans travail, sans espoir. Nul besoin de les recruter, ils « s’autorecrutent ». Nul besoin de les radicaliser, selon elle, ils sont déjà prêts à exploser, quand ils ne vont pas risquer leur vie en mer pour rejoindre l’Europe.Dans l’extrait ci-dessous, Marie-Pascaline Menono explique que tous ces jeunes veulent en découdre avec le système mondial, parce qu’ils n’ont plus d’espoir.

On leur a dit : " Allez étudier ". Ils sont allés étudier. On leur a dit : "Ne vole pas, ne tue pas". Ils ont observé tout ce qu’il y avait à faire et ils se retrouvent sans travail et tout. Pas besoin de les endoctriner. Ils sont prêts à exploser.

Marie-Pascaline Menono

Que la détresse emprunte les habits de Boko Haram, au Nigeria, ou se cache derrière les imprécations des Shabab somaliens, l’exclusion est le dénominateur commun et premier de souffrances, que le religieux n’a plus qu’à squatter. Il faut parler de tous les extrémismes, soutient Marie-Pascaline Menono, en comprendre les causes. Et puis, il faut que nous soyons cohérents. Quel est le monde que nous voulons? Comment expliquer que quelqu’un qui ne peut pas manger ni se soigner a une kalachnikov? Qui fournit toutes ces armes? Qu’on mette les problèmes de corruption et de gouvernance sur la table. Qu’on se pose les bonnes questions.L’islamisme est un problème grave, oui, mais il n’est pas la seule source de radicalisation.