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11/11/2016 20:45 EST | Actualisé 12/11/2017 00:12 EST

Un oeil sur Taïwan, Pékin revendique l'héritage de Sun Yat-sen, père de la Chine moderne

L'héritage de Sun Yat-sen, le révolutionnaire qui initia la chute de l'Empire chinois en 1911, est âprement revendiqué par Pékin, qui en fait un précurseur du communisme et un symbole de l'unification avec Taïwan, quitte à instrumentaliser l'Histoire.

Le 150e anniversaire de la naissance de Sun Yat-sen, qui a donné lieu à l'émission de timbres commémoratifs à Taïwan et à Hong Kong, a surtout été célébré en grande pompe cette semaine par le Parti communiste (PCC) au pouvoir en Chine populaire.

Sun, un médecin issu d'une famille cosmopolite, avait animé le mouvement républicain qui précipita la révolution de 1911 et la chute de la dynastie Qing, abolissant un régime impérial millénaire.

Il était alors devenu le premier --et éphémère-- président de la République de Chine avant de fonder le "Parti nationaliste" (Kuomintang).

Taïwan, où le Kuomintang s'était réfugié en 1949 après sa défaite contre les communistes, se réclame ouvertement du docteur Sun et conserve l'appellation de "République de Chine". Mais la République populaire, fondée en 1949 par Mao Tsé-toung, revendique également sa mémoire.

Ainsi, lorsque la chef du Kuomintang à Taïwan (parti actuellement dans l'opposition) a visité Pékin début novembre, elle a été reçue avec tous les honneurs par le président Xi Jinping, qui lui a rappelé leur "héritage commun".

"M. Sun était un grand patriote, son plus important mot d'ordre fut son appel à revigorer la Chine", a déclaré M. Xi.

-'Père de la nation'-

Cette vision est très disputée en-dehors de Chine continentale, où l'on voit difficilement comment Sun Yat-sen --un fervent républicain, chrétien et défenseur des valeurs démocratiques-- pourrait soutenir le régime communiste actuel.

"Sun était un leader étudiant et un activiste" voulant renverser l'ordre imposé, a récemment martelé Gabriel Leung, doyen de l'Université de médecine de Hong Kong, le comparant aux manifestants prodémocratiques hongkongais hostiles à Pékin.

Né il y a 150 ans ce samedi dans le sud de la Chine, Sun Yat-sen a été éduqué à Hawaï puis Hong Kong, alors colonie britannique, où il forgea au contact du monde occidental ses idéaux politiques, nation débarrassée de l'impérialisme, démocratie et hausse du niveau de vie du peuple.

Mais sa présidence n'a duré que trois mois et la Chine s'est rapidement abîmée dans le chaos et la dictature, sous l'effet de la rivalité des "seigneurs de la guerre", au grand dam d'un Sun impuissant qui décède en 1925.

Sun Yat-sen n'en est pas moins révéré à Taïwan comme le "père de la nation" et du système républicain.

Sur le continent, en revanche, il est avant tout considéré comme un pionnier de la "libération" communiste et du régime maoïste, s'est énervé depuis les Etats-Unis l'universitaire taïwanais Ren Songlin, accusant le PCC d'en faire une "marionnette" déconnectée de la réalité.

-'Vénération'-

A Zhongshan, le village chinois où Sun a vu le jour, des couples âgés et des familles viennent visiter les expositions du "palais commémoratif", où l'on peut admirer l'ancien bureau du révolutionnaire mais aussi sa baignoire.

Cai Yuanxing, fonctionnaire à la retraite, confie à l'AFP qu'il a acheté nombre de médailles commémoratives: "Les gens vénèrent Sun, parce qu'il a ouvert les yeux du peuples chinois", explique-t-il.

"S'il n'avait pas été là, on serait encore obligé de porter des tresses (coiffure imposée par les Qing à tous les hommes chinois, NDLR). Mon seul regret est qu'il ne soit pas parvenu à construire une Chine unie", ajoute de son côté un autre visiteur, Thomas Zheng, patron d'une usine manufacturière.

A l'en croire, Sun ne défendait pas une démocratie à l'occidentale mais un régime politique adapté: "Si l'on copiait le système occidental ici, la Chine retomberait dans l'état des débuts de la république: le chaos".

De façon plus surprenante, dans le même temps, le statut de Sun Yat-sen comme gloire nationale est rejeté à Taïwan par de jeunes indépendantistes hostiles à tout rapprochement avec Pékin. En 2014, un groupe indépendantiste avait déboulonné une statue à son effigie dans la ville de Tainan.

Pour eux, "Sun est une figure historique étrangère à l'île, qui incarne l'idéologie de la réunification" avec le continent, décrypte Huang Ko-wu, historien de l'Academia Sinica.

Recourir à Sun Yat-sen, comme le fait Pékin, pour vanter les mérites d'une réunification n'est "pas convaincant", ajoute-t-il. "L'Histoire ne peut pas résoudre seule d'épineux problèmes politiques".

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