NOUVELLES
08/11/2016 00:21 EST | Actualisé 09/11/2017 00:12 EST

Philippines: Marcos, la réhabilitation d'un dictateur haï

Tous les dirigeants savent que la popularité est insaisissable. Le Philippin Ferdinand Marcos, pourtant si prometteur à ses débuts, en a fait l'amère expérience en 1986, quand il fut contraint de fuir dans la plus grande infamie.

Le dictateur décédé en 1989 a fait un grand pas vers la réhabilitation, quand la Cour suprême a jugé mardi qu'il pouvait être enterré au cimetière réservé aux héros de la Nation. Une victoire pour le clan Marcos, donateur de campagne du nouveau président Rodrigo Duterte.

Né en 1917 dans une famille politique célèbre du nord de l'archipel, Marcos a facilement remporté en 1965 une présidentielle sur laquelle aucun soupçon de fraude n'a jamais pesé.

Ce triomphe, le juriste le doit à son incontestable charisme, à sa remarquable éloquence, ainsi qu'au couple glamour qu'il forme depuis 11 ans avec Imelda, une reine de beauté dont la voix et la grâce ensorcèlent les foules lors de la campagne.

Les Marcos parviennent aussi à se rendre incontournables pour l'ancienne puissance coloniale américaine qui, en pleine Guerre du Vietnam, voit le président philippin comme un précieux rempart contre la contagion communiste en Asie du Sud-Est.

En 1969, Marcos est triomphalement reconduit à la présidence. Mais, déjà, des accusations de corruption et d'autoritarisme ont fait pâlir l'étoile de l'homme fort de Manille.

En 1972, à la surprise générale, le président décrète la loi martiale en brandissant la menace de la rébellion communiste, ce qui lui permet de repousser le terme de son mandat.

Fort du soutien sans faille des Etats-Unis, Marcos fait systématiquement taire toute dissidence. Télévisions, radios et journaux font sans relâche l'éloge de sa "Nouvelle société" et l'opinion est noyée sous les louanges à la gloire du dictateur et de son épouse chic et mondaine, dont l'extravagance tranche avec la pauvreté qui mine l'archipel.

- 'exceptionnel de violence' -

Une chape de plomb s'abat sur le pays. Les membres de l'opposition, comme le sénateur Benigno Aquino, et les leaders étudiants sont jetés en prison.

"Incontestablement, le gouvernement de Marcos fut exceptionnel de violence, tant sur les plans qualitatif que quantitatif", écrivit le chercheur américain Alfred McCoy, un des plus grands spécialistes de l'histoire philippine.

Selon l'historien, les forces de sécurité du régime ont tué 3.257 personnes souvent enlevées et battues. Les dépouilles étaient abandonnées dans les rues, pour l'exemple.

En outre, 35.000 personnes ont été torturées et 70.000 victimes de détention arbitraire, selon M. McCoy.

En coulisse, il se murmurait que le clan Marcos avait pris le contrôle de l'économie philippine et de ses industries clés, siphonnant des sommes astronomiques de projets d'infrastructures financés par des bailleurs étrangers.

Pour le dictateur, le tournant intervient en 1983 quand Aquino, qui avait obtenu de partir aux Etats-Unis se faire soigner, est abattu sur le tarmac de Manille à sa descente de l'avion qui le ramenait au pays.

La colère populaire suscitée par cet assassinat culmine en 1986 avec la révolution du "pouvoir du peuple", qui porte à la présidence la veuve d'Aquino, Corazon, et contraint Marcos à fuir avec sa famille aux Etats-Unis, où il décède trois ans plus tard.

La figure de héros de la guerre que Marcos avait mis des années à inventer ne fit pas long feu. La First lady dégringola de son piédestal avec les révélations sur son train de vie irréel, comme sa désormais célèbre collection de plusieurs milliers de paires de chaussures.

Les enquêtes officielles ont estimé à 10 milliards de dollars la fortune pillée par les Marcos dans les coffres philippins.

Autorisée à rentrer au pays après la mort du patriarche en 1989, la famille Marcos a réussi à échapper à toute poursuite judiciaire.

La décision rendue mardi par la Cour suprême n'est qu'une étape du remarquable come-back opéré sur la scène politique par les Marcos depuis un quart de siècle.

mm/kma/jac/ev/pt