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07/11/2016 04:32 EST | Actualisé 07/11/2016 04:43 EST

Vivre sans eau potable depuis près de cinq ans, à 25 minutes de Sherbrooke

ICI ESTRIE/CHRISTINE BUREAU

Chez les Lussier-Provost, pas question de prendre un bain. Les douches sont limitées à 10 minutes, et un ventilateur doit être placé près de l'évier au moment de faire la vaisselle afin d'éviter les vapeurs d'eau. Bienvenue au coeur de Val-Joli, là où un problème d'eau contaminée empoisonne depuis 2012 la vie d'une vingtaine de résidents.

Un texte de Christine Bureau

«C'est sûr qu'on va pogner le cancer à un moment donné, mais quand?», se demande Jonathan Lussier, inquiet. Le propriétaire de Val-Joli a appris en 2012 que son eau contenait du benzène. C'est une station d'essence qui a fermé ses portes il y a plusieurs années qui leur a laissé ce cadeau empoisonné.

Maintenant, le ministère du Développement durable s'occupe de tester l'eau tous les trois mois. Les résultats lui sont envoyés plusieurs mois plus tard, sauf s'il y a un problème avec l'eau.

«Ça fait 15 ans que j'habite ici et sûrement que l'eau était déjà contaminée, mais au début, je ne le savais pas. Je ne prenais pas toutes les précautions. Je prenais l'eau à même le robinet», raconte-t-il.

jonathan lussier

Depuis la découverte du benzène, il les prend, ces précautions. Mais tenter d'éviter les vapeurs d'eau chaude, installer un système au charbon actif et boire de l'eau embouteillée ne lui paraît pas suffisant.

«Ces solutions temporaires sont juste un plaster parce que les concentrations ne sont pas égales, explique Jonathan Lussier. On ne sait jamais si le système de filtration est efficace.»

On n'a jamais la certitude d'avoir de l'eau potable ou pas. On ne le sait pas.

Geneviève Provost

Et puis il y a les coûts. L'eau embouteillée, d'abord, mais aussi le système au charbon, l'usage prématuré des électroménagers, les tests supplémentaires que souhaiterait faire Jonathan Lussier. La maison, qui ne vaut plus rien sur le marché.

«On voudrait changer des choses dans la maison, mais on ne peut pas. Ça donne quoi d'investir dans une maison qui ne vaut rien? Si t'as pas d'eau potable, t'as rien», déplore la conjointe de Jonathan, Geneviève Lussier.

valjoli

Non seulement le couple se retrouve forcé de rester dans sa maison, mais il se sent également abandonné de part et d'autre. D'un côté par Québec, qui n'a pas le pouvoir d'obliger les municipalités à pourvoir ses résidents en eau potable, et de l'autre par le conseil municipal de Val-Joli.

« Je ne sens pas de pression de leur part. C'est mon ressenti », confie Jonathan Lussier, qui assiste au conseil municipal depuis plus de trois ans. « Ça n'avance pas, ou à peu près pas, et à pas de tortue. »

Lueur d'espoir?

Ce qui avance à pas de tortue, c'est le projet de la Municipalité de connecter les résidences touchées au réseau d'aqueduc de la ville de Windsor, la municipalité voisine.

Le maire de Val-Joli, Rolland Camiré, comptait sur le Fonds pour l'eau potable et le traitement des eaux usées pour mener à terme ce projet, estimé à 1,4 million de dollars.

Mais cette lueur d'espoir s'est éteinte la semaine dernière. Il a appris que son projet a été rejeté par le ministère des Affaires municipales, et ce, même si Val-Joli avait réussi à déposer sa demande de subvention avant que le Fonds ne tombe à sec, trois semaines après son lancement.

«On est surpris. Je vais aller à Québec jeudi pour savoir pourquoi», a confié le maire, déçu.

Si c'était tout le monde [de Val-Joli], peut-être que ça passerait plus, mais ceux qui ne peuvent pas prendre de douche et tout ça, c'est une minorité. À leurs yeux, j'imagine que ça ne doit pas être prioritaire.

Rolland Camiré

Le Fonds de l'eau promettait une aide financière de 83 % à 95 % pour réaliser des projets d'infrastructure majeurs.

Le reste du projet aurait alors dû être financé par les citoyens. En tout, une soixantaine de résidences devraient contribuer, même si elles ne sont pas toutes touchées par le problème.

valjoli

Selon la loi, les résidents ne sont pas obligés de se raccorder au réseau d'aqueduc, mais ils doivent payer pour l'infrastructure si elle passe devant chez eux.

Or, parmi ceux qui seraient obligés d'éponger une partie de la facture, il y a contestation, soutient le maire.

«Il y a plus de gens qui sont contre ce projet qui se présentent au conseil municipal que de gens qui sont pour. Eux autres, ils ne veulent pas payer», atteste Jonathan Lussier.

Un goût amer

De l'aveu du maire, trouver une solution au problème d'eau contaminée sera difficile tant qu'il entend des signes de contestation des contribuables. «À la fin, ce sont eux qui paient», dit-il.

La Municipalité a déjà mené une consultation auprès des citoyens. Près de 70 % d'entre eux s'étaient dits prêts à payer pour une telle infrastructure.

Mais en attendant une solution, Jonathan Lussier et Geneviève Provost ne peuvent s'empêcher de se sentir abandonnés. Et leur eau, même achetée en bouteille, a un goût amer depuis longtemps.

«Vivre sans»

Cet article fait partie d'une série de reportages qui seront diffusés sur les ondes d'ICI Première et publiés sur le site Internet d'ICI Estrie. L'idée est de raconter le quotidien de ceux qui vivent sans quelque chose qui nous apparaît tous essentiel, ou presque. Lundi prochain, il sera question de « Vivre sans cellulaire ».