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02/11/2016 23:35 EDT | Actualisé 03/11/2017 01:12 EDT

Au Pakistan, les conteneurs, outils insolites des crises politiques

Conséquence inattendue de la crise politique qui a secoué le Pakistan cette semaine, des milliers de conteneurs maritimes ont été réquisitionnés pour bloquer les routes, provoquant la fureur des entreprises de transport confrontées à de lourdes pertes.

Après avoir fait monter pendant des semaines la tension en promettant de paralyser totalement mercredi la capitale, le parti d'opposition PTI, mené par l'ex-champion de cricket Imran Khan, y a finalement renoncé mardi, optant à la place pour un grand rassemblement festif à Islamabad.

M. Khan exigeait la démission du Premier ministre Nawaz Sharif, qu'il accuse de corruption mais s'est déclaré finalement satisfait de la probable ouverture d'une enquête dans les prochaines semaines.

Soucieuses d'empêcher l'arrivée annoncée d'un "million" de militants du PTI dans la capitale, les autorités avaient cependant déjà pris les devants au cours du week-end, réquisitionnant et disposant à des endroits stratégiques des milliers de vastes conteneurs de métal servant habituellement au transport de marchandises.

Disposés en travers des routes et autoroutes, les conteneurs entravent la circulation, semant le chaos sur les grandes artères du pays.

Selon leurs propriétaires, des entreprises de logistique, jusqu'à 4.000 d'entre eux ont ainsi été détournés de leur axe habituel entre la mégapole portuaire de Karachi et Islamabad.

Nombre d'entre eux étaient encore remplis de médicaments, de biens périssables et d'autres marchandises de valeur lorsqu'ils ont été saisis. Ils ne leur avaient toujours pas été restitués deux jours après l'annulation de la manifestation.

"On nous fait une grande injustice avec la saisie par les autorités de plus de 4.000 conteneurs transportant des biens," a déclaré à l'AFP Chaudhry Saeed Iqbal, vice-président de la Fédération des transporteurs, basée à Karachi.

Les pertes encourues pendant ces journées perdues s'élèvent à des "millions " de dollars, renchérit le vice-président de la Chambre de commerce du Pakistan, Zafar Bakhtawri.

D'autant que ces saisies mettent également à l'arrêt les usines, où l'espace de stockage réduit est vite débordé quand la production ne peut plus être acheminée, note-t-il.

Babar Chaudhry, un transporteur local, souligne qu'il doit payer des amendes pour chaque retard de livraison. "Nous avons appelé le gouvernement à agir, nous avons eu plusieurs réunions avec les autorités... mais pour le moment ils n'ont pas renoncé à cette pratique", soupire-t-il.

Les autorités n'étaient pas joignables dans l'immédiat pour réagir à ces accusations.

- Contrôle de foule -

Cela fait plusieurs années que les conteneurs maritimes font partie du paysage politique dans les grandes cités pakistanaises, où ils sont utilisés à l'approche de chaque mobilisation contestataire. Leur première apparition remonte à 2007 à Karachi.

Le général Pervez Musharraf, alors à la tête du pays, avait fermé les accès de la ville à l'aide de conteneurs pour empêcher le Juge en chef Iftikhar Muhammad Chaudhry, qu'il avait renvoyé, de prendre la parole devant une foule de partisans.

Un autre épisode de "conteneurisation", comme cette tactique a depuis été baptisée, avait eu lieu la même année, lorsque Nawaz Sharif, alors opposant en exil en Arabie saoudite, avait tenté en vain de rentrer au pays par avion.

L'accès à la ville de Rawalpindi, où se situe l'aéroport international d'Islamabad, avait été entièrement bloqué par des conteneurs en prévision de son arrivée. M. Sharif avait dû repartir comme il était venu.

Depuis, les grandes boîtes de fer sont régulièrement utilisées dans une optique de contrôle des foules, y compris lors de rassemblements religieux.

Paradoxalement, les conteneurs sont aussi populaires auprès des opposants: ils font de très bons podiums pour les grands rassemblements, et peuvent aussi servir de bureaux et de résidence mobile temporaire pour leurs chefs. Dans ces cas-là, ils sont le plus souvent payés par le parti qui les utilise.

En 2014, Imran Khan s'était allié à un prêcheur populiste pour paralyser la capitale en organisant un sit-in de quatre mois devant le Parlement.

Ils avaient alors adapté à leur façon la tactique des forces gouvernementales: d'obstacles, les conteneurs étaient devenus pour eux des refuges, chacun s'étant installé dans une boîte un bureau mobile tout équipé, avec air conditionné, toilettes, wi-fi et télévision.

Conséquence insolite de la "conteneurisation" de la vie politique au Pakistan: les partis ont également investi dans l'achat de grues pour pouvoir les déplacer à leur guise au fil des crises.

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