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31/10/2016 04:58 EDT | Actualisé 01/11/2017 01:12 EDT

Turquie: arrestation du rédacteur en chef du journal d'opposition Cumhuriyet

La police turque a arrêté le rédacteur en chef et plusieurs journalistes de Cumhuriyet, le principal quotidien d'opposition, devenu la bête noire du président Recep Tayyip Erdogan à la suite de plusieurs révélations embarrassantes pour son pouvoir.

Ces arrestations sont la dernière mesure en date dans le cadre des purges d'une ampleur inédite déclenchées après la tentative de putsch en juillet et qui ont touché de plein fouet la presse.

Le journal a annoncé qu'une douzaine de ses dirigeants et journalistes, dont le rédacteur en chef Murat Sabuncu, avaient été interpellés et placés en garde à vue à la mi-journée. Au total, 16 mandats d'arrêt ont été délivrés, selon le journal.

Ces arrestations se font dans le cadre d'une enquête pour "activités terroristes" en lien avec le mouvement du prédicateur Fethullah Gülen -- accusé d'avoir ourdi le putsch raté -- et avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), selon un communiqué du parquet d'Istanbul.

Elles surviennent deux jours après la parution au Journal officiel de décrets annonçant le limogeage de 10.000 fonctionnaires et la fermeture de 15 quotidiens, magazines et agences de presse, basés pour la plupart dans le sud-est à majorité kurde.

Un mandat d'arrêt vise également Kadri Gürsel, membre de l'organisation mondiale de défense de la presse IPI et chroniqueur à Cumhuriyet. Les policiers ont perquisitionné les domiciles de plusieurs figures du journal, dont Akin Atalay, président du directoire, du journaliste Güray Oz et du caricaturiste Musa Kart.

Connu pour ses représentations peu flatteuses de M. Erdogan, M. Kart a affirmé n'avoir "rien à cacher, tout ce que j'ai écrit, tout ce que j'ai dessiné, tout est public". "Aujourd'hui, on me place en garde à vue simplement parce que je dessine des caricatures", a-t-il ajouté.

Des dizaines de personnes se sont rassemblées devant le siège du journal à Istanbul pour affirmer que "personne ne fera taire la presse libre !", a constaté une journaliste de l'AFP.

- 'Dernière forteresse' -

Cumhuriyet, dernier grand quotidien d'opposition turc, a adopté sous la houlette de Can Dündar, prédécesseur de M. Sabuncu, une ligne dure face au président Erdogan, multipliant les enquêtes embarrassantes pour le pouvoir.

Il a notamment publié en 2015 une enquête retentissante affirmant, vidéo à l'appui, que les services secrets turcs avaient fourni des armes à des rebelles islamistes en Syrie.

"Ils prennent d'assaut la dernière forteresse", a réagi sur Twitter M. Dündar, qui fait l'objet d'un procès pour "révélation de secrets d'Etat" et vit aujourd'hui en Allemagne.

Estimant qu'une "nouvelle ligne rouge a été franchie contre la liberté d'expression en Turquie", le président du Parlement européen Martin Schultz a affirmé en réaction aux arrestations de lundi que les "purges massives en cours semblent motivées par des considérations politiques plutôt que par une logique légale ou sécuritaire".

A Berlin le porte-parole du gouvernement allemand, Steffen Seibert a affirmé que la liberté de la presse était "un élément central de tout Etat de droit" alors que le ministère français des Affaires étrangères a rappelé qu'elle était une "composante essentielle de toute société démocratique".

"Au rythme où s'abat la répression, le pluralisme ne sera rapidement plus qu'un lointain souvenir", s'est alarmé le directeur général de l'ONG Reporters Sans Frontières (RSF), Christophe Deloire.

A la une de son édition de lundi, Cumhuriyet dénonce un "Coup contre l'opposition" en référence à la parution de deux décrets samedi annonçant la fermeture de plusieurs médias prokurdes et la suppression des élections de recteurs d'universités, qui seront désormais choisis par M. Erdogan.

"Nous devons protéger ensemble la démocratie et les libertés. Nous devons protéger ensemble le journal Cumhuriyet", a déclaré Kemal Kiliçdaroglu, chef du Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate), principale formation d'opposition.

Pour leur part, les autorités turques nient toute atteinte à la liberté de la presse, affirmant que les seuls journalistes arrêtés sont ceux liés à des "organisations terroristes", expression désignant le PKK et le réseau güléniste.

Selon l'Association des journalistes de Turquie (TGC), 170 organes de presse ont été fermés, 105 journalistes placés en détention et 777 cartes de presse annulées depuis la tentative de coup d'Etat du 15 juillet.

La Turquie est 151e au classement mondial de la liberté de la presse dressé par RSF en 2016, derrière le Tadjikistan et juste devant la République démocratique du Congo.

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