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31/10/2016 01:41 EDT | Actualisé 01/11/2017 01:12 EDT

Opium afghan: un ministre dénonce les mafias politiques et un manque de soutien

Il se sent un peu lâché: le vice-ministre afghan chargé de la lutte antidrogue dénonce un manque de volonté politique et des "pressions" des trafiquants et de certains dirigeants après une nouvelle progression du pavot dans son pays.

"Il y a trois ans, on comptait encore 20 provinces totalement exemptes de pavot, on n'en a plus que 13", rappelle à l'AFP Baz Mohammad Ahmadi, vice-ministre de l'Intérieur chargé de la lutte antidrogue en Afghanistan.

Dans son bureau, il commente les derniers chiffres des Nations unies présentés le 24 octobre à Kaboul, qui confirment la place de l'Afghanistan comme numéro un mondial de l'opium: les cultures de pavot ont augmenté de 10% (201.000 ha) en un an et sur cette base, l'ONU estime que la production d'opium devrait bondir de 43% à 4.800 tonnes - 6.000 peut-être en extrapolant aux provinces trop dangereuses pour être visitées.

Le gouvernement, regrette ce petit homme rond à l'allure débonnaire, est "trop occupé à lutter contre le terrorisme et les talibans: mais tout est lié" relève-t-il, puisque les taxes prélevées sur les récoltes de pavots financent l'insurrection.

Selon ses estimations, "la production d'opium afghan génère sept milliards de dollars par an" - dont 1,2 milliard environ en taxes pour les talibans d'après des sources occidentales.

Désormais, "95% du pavot est produit dans des zones instables ou sous contrôle taliban. L'insécurité entrave la lutte: depuis le début de la saison toutes les forces de sécurité disponibles sont mobilisées contre les talibans", explique M. Ahmadi: "Contrairement aux dernières années, la lutte anti-drogue n'est plus une priorité pour le gouvernement".

Si la production s'est tassée dans la province du Helmand (sud), c'est uniquement à cause de l'intensification des combats qui ont empêché les paysans d'aller aux champs. Le Helmand, premier producteur mondial de pavot, échappe largement au contrôle gouvernemental.

Le vice-ministre a un temps pu compter sur une force spéciale de 900 hommes, formés et équipés par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, qui sillonnaient les champs en quads pour arracher les pavots.

- La propagande des mafias -

"Mais certains groupes ont été très efficaces pour obtenir sa dissolution en prétendant qu'elle n'avait aucun résultat; nous n'avons eu aucun soutien", dénonce le vice-ministre en accusant "la propagande des mafias, des trafiquants et de ceux qui ont du pouvoir: à cause d'elle les donateurs ont fait pression sur le gouvernement afghan". L'unité a été dissoute en 2010, les équipements perdus.

"Chaque homme avait coûté près de 50.000 dollars à former", se souvient-il.

L'autorité a été transférée à la ministre de la lutte antidrogue, Salamat Azimi, une universitaire sans forces dédiées, plus spécifiquement chargée du volet préventif avec 3 millions d'Afghans accros à l'héroïne (dérivée de l'opium), soit 10% de la population.

Aujourd'hui Baz Ahmadi manque d'effectifs dit-il, et force est de constater l'extension progressive des cultures: 157.000 ha en 2008, 209.000 en 2013 et jusqu'à 224.000 ha en 2013. Le recul observé en 2015 (183.000) était lié au climat, selon l'ONU.

"On n'a plus aucun soutien, même pas de budget propre au sein du ministère de l'Intérieur" accuse Baz Ahmadi qui regrette "le manque de détermination du gouvernement" à continuer le combat.

D'autant plus, assène-t-il, que "certains députés liés aux criminels n'hésitent pas à exercer des pressions pour exiger des nominations et des changements de personnels".

Il a "pensé plus d'une fois à démissionner" - sans compter les menaces reçues: "Ce n'est pas facile de travailler dans ce pays".

Sous le régime des talibans la culture traditionnelle du pavot avait été interdite: en 2001, l'Afghanistan ne comptait plus un plant - ou presque. Paradoxalement l'arrivée des Occidentaux a relancé les affaires.

"Les Américains devraient pourtant être les premiers à lutter contre le trafic" souligne Baz Ahmadi: "Moins de 3% de l'opium produit reste en Afghanistan: le reste part sur les marchés occidentaux".

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