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23/10/2016 07:15 EDT | Actualisé 24/10/2017 01:12 EDT

S'éloigner pour mieux sauver : le dilemme d'un commandant au large de la Libye

Pal Erik Teigen, commandant du Siem Pilot, un navire norvégien patrouillant au large de la Libye pour l'agence européenne Frontex, a dû prendre une décision difficile samedi : s'éloigner de migrants se trouvant dans l'eau ou entassés dans des canots pour pouvoir mieux les sauver.

"Nous étions dans la zone de recherche et secours, à 20 milles marins de la Libye", raconte-t-il dimanche à une équipe AFP embarquée sur le navire. "Nous étions en train de transférer plus de 900 personnes d'un pétrolier (qui les avait lui-même recueillies vendredi, ndlr) vers le Siem Pilot".

"Vers 3H00 du matin, nous avons vu dans la nuit des bateaux pneumatiques arriver vers le Siem Pilot. A la lueur des projecteurs, nous en avons compté 12".

Certains, encore loin, sont pris en charge par d'autres navires de guerre ou civils, comme le Dignity 1 de Médecins sans frontières, dont l'équipage ne peut rien faire pour plus de dix personnes tombées à l'eau avant son arrivée.

"Autour du Siem Pilot, nous avions quatre de ces bateaux (pneumatiques). Nous avons pris certains (migrants) à bord, jusqu'à atteindre la capacité maximale. Bien sûr, si quelqu'un avait été en danger, nous l'aurions pris. Nous avons donné à chacun un gilet de sauvetage et nous avons commencé à les conduire sur le pétrolier".

Mais un des bateaux pneumatiques s'approche à quelques mètres du Siem Pilot. A son bord, des migrants désespérés crient, agitent les bras, soufflent dans des sifflets. Et certains se jettent à l'eau pour rejoindre les secours à la nage.

Le commandant prend alors la décision difficile de faire s'éloigner le Siem Pilot. "Une scène à briser le coeur", témoigne une journaliste de l'AFP.

"Nous savions qu'ils avaient tous un gilet de sauvetage et qu'ils allaient flotter", explique Pal Erik Teigen. Et l'eau n'est pas encore assez froide pour que l'hypothermie soit un danger immédiat.

- 'Personne ne s'est noyé' -

Surtout, le Siem Pilot s'est éloigné "pour que les autres restent dans le bateau pneumatique" et ne se jettent donc pas à leur tour à la mer dans l'espoir d'être secourus. Il fallait "garder le contrôle de la situation et mener l'opération correctement. Les canots rapides (du Siem Pilot) ont récupéré les 24 personnes qui avaient sauté à l'eau et les ont conduites vers le pétrolier".

"Nous avons stabilisé la situation et tout a été calme ensuite. Et personne ne s'est noyé".

Doté d'un conteneur réfrigéré, le Siem Pilot transportait cependant dimanche les corps de 17 migrants, ceux récupérés par le Dignity 1 et d'autres retrouvés morts sur leur embarcation après avoir succombé par asphyxie, déshydratation, hypothermie, maladie ou simplement épuisement.

Pour ajouter à la tension, un bateau de passeurs a circulé entre les bateaux chargés de migrants et le Siem Pilot pendant toute l'opération. "Mais quand nous menons une opération de secours, nous pensons d'abord à secourir les personnes. Ensuite, nous essayons d'attraper les passeurs".

Ces derniers, qui semblaient vouloir récupérer les bateaux pneumatiques après les secours, se sont finalement éloignés quand le Siem Pilot a mis le cap sur Palerme (Sicile, sud de l'Italie), où ses 1.093 passagers sont attendus lundi matin.

"C'est difficile d'avoir autant de monde", reconnaît le commandant, tout en assurant que son navire est suffisamment équipé. Conçu pour l'industrie pétrolière en mer du Nord, il est très stable et dispose d'un vaste pont où les migrants sont en sécurité.

Et dans la nuit, le conteneur aménagé en infirmerie sur le pont a vu naître un petit garçon, un prématuré d'1,250 kg déposé au petit matin sur l'île italienne de Lampedusa. "C'est la première fois qu'un bébé naît à bord du Siem Pilot", s'émeut le commandant norvégien.

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