DIVERTISSEMENT
22/10/2016 08:36 EDT | Actualisé 22/10/2016 08:36 EDT

Charles Aznavour chante la pomme à Montréal

Paméla Lajeunesse

La venue de Charles Aznavour à Montréal est toujours un événement, même pour les gamins qui n’étaient pas nés à l’époque où jaillissaient ses grands succès.

À preuve, il n’y avait pas que des têtes blanches au Centre Bell, vendredi soir, alors que le roc de 92 ans nous faisait l’honneur de sa présence, comme il s’en crée un devoir à chaque fois qu’il prend la route. On y dénombrait presque autant de couples de trentenaires, de quadragénaires et de quinquagénaires que de clientèle âgée, et les jeunes familles, de même que les groupes de filles et de garçons dans la mi- vingtaine, n’étaient pas rares, preuve que les classiques intéressent encore ces millénaux apparemment si difficiles à rejoindre.

Qui aurait cru qu’un concert de Charles Aznavour pourrait être qualifié de rassembleur? Ils étaient 8296 à vibrer à la poésie de l’homme, menu de corps mais gigantesque de legs, à boire ses paroles et à le traiter avec tout le respect qu’il mérite. Certains, avec l’entrain et le verre dans le nez qui auraient été d’usage à un spectacle rock, et tous, avec l’admiration dans les yeux. L’assistance s’est d’ailleurs levée d’un bloc pour accueillir son monstre sacré chouchou.

Deux heures, sans pause

Aznavour s’arrête régulièrement chez nous. Au printemps 2012, c’était à la Place des Arts. À l’été 2013, à l’International de montgolfières de Saint-Jean-sur-Richelieu. À l’automne 2014, au Centre Bell, pour célébrer ses 90 ans.

Et le voilà qui rappliquait à la même enceinte hier, mutin comme un petit garçon et dangereusement en voix. Et en pleine forme. On prendrait volontiers la recette de son élixir de jeunesse, lui qui, récemment, s’arrêtait – entre autres! - à Amsterdam, Dubaï, Prague, Bucarest, Tokyo, Barcelone, Vérone, New York et Boston, et qui, au micro de sa tournée Un soir seulement, se rendra prochainement à Québec, Miami, Los Angeles, Anvers, Lisbonne, Paris et Moscou. De quoi donner le tournis à bien plus jeune et fringant que lui. Quoique, fringant, il faut voir, car l’artiste, particulièrement alerte et allumé, l’est toujours allègrement : il a chanté la pomme à ses admirateurs pendant près de deux heures, sans pause!

Humble, avant même de lancer son mot de bienvenue, en entrant sur scène, il s’est autorisé à reprendre les premières mesures de la chanson qui ouvrait la soirée, Les émigrants, en admettant candidement ne pas avoir bien entendu les premières notes.

Lorsqu’il s’est adressé à son parterre, Charles Aznavour a précisé être ravi d’être à Montréal qui, dit-il, lui rappelle sa jeunesse. Puisqu’il y a déjà vécu, souvenons-nous. Il a ensuite expliqué qu’il consacrerait sa prestation à des chansons «d’hier, d’avant-hier et d’antan». Parmi lesquelles certaines ont été repêchées dans le fond de ses tiroirs. «Le public aime bien les fonds de tiroirs», a-t-il observé à juste titre. Entre autres perles cachées, on a eu droit à Parce que, qu’il a souligné ne pas avoir interprétée depuis 50 ans.

Imposant quand il parle, émouvant quand il chante, Charles Aznavour a le charisme et la prestance qui pourraient lui faire mener les foules au doigt et à l’œil, mais il préfère les faire rire et les attendrir. Qu’il offre La bohème et Emmenez-moi avec toute la passion du monde, le bras tendu devant lui sur le refrain que les gens entonnent en chœur avec lui, qu’il chuchote presque le «Où sont-ils à présent, mes 20 ans…», de Hier encore, qu’il soit debout, assis, qu’il esquisse quelques délicats pas de danse plutôt agiles, il insuffle toujours une âme à ce qu’il déclame.

Avec humour

Et qu’il est drôle! La bonne tournure de phrase, au bon moment. Et les spectateurs rient généreusement à ses boutades. «J’ai toujours cette voix cassée, rocailleuse, parfaite pour chanter l’amour, parce que les hommes chantent toujours l’amour», s’auto-examine-t-il. Il raconte qu’il voit moins bien, entend moins bien que jadis, qu’il ne se souvient plus de ses premières pièces, et que, pour l’aider, il a besoin d’un prompteur qui lui souffle les paroles, alors il ne faut pas se questionner si on le voit se pencher. Quelle délicatesse que d’aviser ainsi ses interlocuteurs.

Il se remémore les mauvaises critiques de ses débuts, ces journalistes qui martelaient qu’il avait une mauvaise voix, un mauvais physique, de mauvaises chansons. «Ces gens-là, moi je suis là, eux ils ne sont plus là, ils sont morts». Conclusion coup de poing, fou rire dans les gradins.

Quand il pousse Come Triste Venecia, il signale que ce n’est pas grave de confondre espagnol et italien, parce que «c’est la même chose». Comme il est sur scène depuis 83 ans à titre de «chanteur de variétés», dit-il, il accorde grande importance au piano et estime avoir droit à «un peu de classicisme». Presque complètement stoïque lorsqu’une jeune femme lui a hurlé «On t’aime, Charles!» d’une voix puissante, pendant le pépin technique qui a précédé Comme ils disent, il a tourné l’affaire en dérision. «C’est le recueillement dans la salle», a-t-il avancé sérieusement, alors que des hommes emboîtaient le pas pour lui crier leur affection.

Il n’y a pas de délire à la Madonna ou à la Justin Bieber lorsque Charles Aznavour se pointe au Centre Bell, mais une écoute sans faille, ça, oui. Et des ovations senties à des moments soigneusement choisis, comme l’introduction de Désormais et la finale d’Il faut savoir. Au refrain de Les deux guitares, on tapait des mains d’un rythme très exact, avant d’être éblouis par les éclairages qui virevoltaient à la même cadence, rapide, que la fin du morceau. À la vue d’Aznavour qui s’est élancé pour courir quelques pas, l’acclamation a été très bruyante. Mes emmerdes et Les plaisirs démodés ont également été chaudement reçues.

Généreux, Charles Aznavour a pris le temps de présenter un à un ses six musiciens et ses deux choristes, dont sa fille Katia. Et a quitté sobrement son espace d’un soir, quatre titres plus tard, en sifflant quelques baisers à ceux et celles qui l’ont longuement applaudi, debout, en espérant que l’idole revienne les faire léviter. Mais puisque même les plus majestueux monuments doivent parfois se reposer, les lumières se sont rallumées plusieurs minutes plus tard, laissant s’étirer la magie encore quelques instants.

Galerie photo Charles Aznavour à Montréal (21/10/16) Voyez les images

Les chansons interprétées par Charles Aznavour vendredi le 21 octobre 2016, à Montréal

Les Émigrants

Je n’ai pas vu le temps passer

Viens m’emporter

Paris au mois d’août

La vie est faite de hasards

T’espero

Mourir d’aimer

Je voyage

Sa jeunesse

Mon Ami Mon Judas

Avec un brin de nostalgie

Désormais

Parce que

Come Triste Venecia

L’amour fait mal

Il faut savoir

Mes emmerdes

Ave Maria

She

Hier encore

Les plaisirs démodés

Comme ils disent

Les deux guitares

La bohème

Emmenez-moi

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