POLITIQUE
21/10/2016 10:06 EDT | Actualisé 24/10/2016 02:19 EDT

Homo Politicus 2.0: Justin Trudeau, rockstar du web

Adulé ou honni, le premier ministre canadien suscite l’intérêt des internautes, au pays aussi bien qu’à l’international.

Paul Chiasson/CP

Justin Trudeau est rock’n’roll! Rarement un chef de gouvernement aura-t-il fait l’objet d’un tel culte sur l’internet. Adulé ou honni, le premier ministre canadien suscite l’intérêt des internautes, au pays aussi bien qu’à l’international.

La révolution numérique bouleverse profondément nos sociétés et nos modes de vie. Mais qu’en est-il de la politique à l’ère de l’internet et des médias sociaux?

Avec l’avènement des réseaux socionumériques, les dirigeants politiques deviennent des médias en eux-mêmes. Ils créent puis diffusent à profusion leurs messages, leurs photos et leurs vidéos à la population, sans passer par le filtre des médias traditionnels.

D’aucuns se réjouiront de ce supposé rapprochement entre le politique et le citoyen. Cette proximité se traduit-elle dans les faits en un dialogue citoyen? En se réappropriant les outils de la modernité, les politiques modernisent-ils pour autant leurs propres pratiques politiques pour une démocratie plus ouverte?

L’investissement sans précédent d’un chef de gouvernement, en l’occurrence Justin Trudeau, des plateformes socionumériques, nous a amenés à examiner de près son écosystème numérique, grâce à une étude réalisée par Linkfluence sur une période allant du 1er septembre au 14 octobre 2016.


Justin Trudeau a été mentionné dans plus de 580 000 conversations web ayant atteint 299 millions d’internautes les six dernières semaines, il est encensé ou critiqué selon les sujets de discussion et les provinces.

On dénombre plus de 3 millions de fans sur sa page Facebook et 2 millions d'abonnés sur Twitter. En comparaison son homologue français, Manuel Valls, fait pâle figure. Il ne fédère que 94 000 fans sur Facebook et 514 000 abonnés sur Twitter pour une population deux fois plus importante que le Canada.

Comment expliquer cette starisation d’un responsable politique dans la cybersphère? Par son style extraverti et sa propension naturelle à se connecter aux autres, sa désinvolture diraient ses détracteurs, parfaitement en phase avec la culture web, pour certains. Par sa stratégie de communication bien huilée à coups d’éclat permanents et de selfies, pour d’autres. Justin sur le ring, Justin à la mosquée, Justin au défilé de la Fierté gaie, Justin posant pour Vogue, Justin faisant du yoga. Justin partout.

« Justin Trudeau maîtrise les codes du web et sait les utiliser à son profit pour générer de la visibilité et de la viralité », explique Guilhem Fouetillou, professeur associé à Sciences Po et cofondateur de Linkfluence, une startup qui analyse les publications et conversations du web social. « Une multitude de « memes » ont été créés à son sujet et lui-même se les réapproprie, joue avec cette pop culture et l'alimente en créant des messages formatés selon ces codes. »

Mais le risque avec la vedettisation du politique, c'est que la forme prévale sur le fond. « Cette posture privilégie des thématiques légères au détriment de sujets de fond ne présentant pas le même potentiel de viralité. Ainsi, son côté sexy, mignon, féministe est surreprésenté car porté par des foules d'admiratrices », poursuit M. Fouetillou.

Pour le chercheur Christian Salmon auteur de La Cérémonie cannibale – De la performance politique, l’explosion des réseaux sociaux a pulvérisé le temps politique. « Les hommes politiques se virtualisent, deviennent des sortes d’anges numériques, de valeurs boursières, dont la cote dans les sondages est extrêmement volatile. Ils sont soumis à une obligation de performance. Ils doivent changer la perception que les gens ont de l’efficacité de l’action politique », affirme-t-il.

Voici venu le temps de l’homo politicus 2.0

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Trudeau descend dans l’arène du web


Cette vidéo dans laquelle Justin Trudeau réplique à ses « haters », pour employer le jargon du web, est devenue virale, générant plus de 554 000 vues.

« C'est une stratégie de proximité avec les communautés du web social. Tout comme Barack Obama qui a réalisé plusieurs interviews sur Reddit, il accepte de descendre dans l'arène du web et d'accepter son modèle horizontal. Mais là où Barack Obama maîtrise ces échanges et traite de sujets correspondant à ses prérogatives, Justin Trudeau répond sur le ton de l'humour à des attaques de quelques-uns aucunement représentatives de l'opinion. Cela est donc à double tranchant, cela humanise mais cela peut aussi discréditer la fonction », explique Guilhem Fouetillou.

En occupant l’espace médiatico-numérique par des coups d’éclat permanent, Justin Trudeau ne risque-t-il pas à la longue d’écorner son statut de premier ministre en projetant une image de désinvolture? « Si l’action de M. Trudeau se limitait à des coups d’éclat médiatiques sans que l’intendance ne suive, on pourrait parler de désinvolture», affirme François Pétry, politologue et fondateur du Polimètre. «Mais le gouvernement Trudeau a pris des décisions et fait preuve de leadership sur plusieurs enjeux importants.»

La Trudeaumanie et ses limites au Québec

L’étude réalisée par Linkfluence du 1er septembre au 14 octobre, brosse le tableau de l’activité numérique du premier ministre sur les réseaux sociaux et les réactions qu’il déclenche.

Les graphiques ci-dessous montrent les pics des conversations autour de Justin Trudeau. On constate un net décalage entre les sujets discutés par les internautes anglophones et ceux débattus par les francophones.

Dans le graphique anglophone, les deux sujets les plus partagés sont la vidéo du premier ministre répondant à ses détracteurs et sa rencontre avec l’actrice Emma Watson dans le cadre de la campagne féministe HeForShe.


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Tandis que les sujets saillants dans le graphique francophone portent sur la visite controversée du premier ministre à la mosquée d’Ottawa avec notamment un tweet de l’ex-député péquiste, Bernard Drainville. L’autre critique essuyée par M. Trudeau concerne sa présence à la réunion de Philippe Couillard et Manuel Valls à Québec.


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« Là où les publications en langue anglaise, beaucoup portées par les États-Unis, se centrent sur le Justin Trudeau star et quasi personnage d' « entertainment », les publications en français sont beaucoup plus centrées sur la chose politique et de fait, plus critiques, lui reprochant de trop se centrer sur de grands sujets transnationaux et moins sur les problèmes spécifiques du Canada. », note Guilhem Fouetillou.

La Trudeaumanie s’explique par le contraste avec l’ère Harper précise M. Pétry. « M. Trudeau est aussi efficace que Stephen Harper, la différence a été dans la manière de faire : « sunny ways » chez Trudeau versus « control freak » chez Harper », ajoute-t-il.

Des signes d’impatience commencent pourtant à poindre un an après son arrivée au pouvoir, notamment à propos de ses engagements électoraux. Mais François Pétry, créateur d’un outil de mesure des promesses électorales, constate que «54% des promesses ont été réalisées en un an selon le Polimètre Trudeau (et un pourcentage encore plus élevé selon le TrudeauMeter). C’est un score sans précédent au Canada».

Le langage des émojis

L’étude de Linkfluence a également dénombré les émojis, ces pictogrammes qui ponctuent les conversations virtuelles, les plus associés à Justin Trudeau.

Pour Guilhem Fouetillou, les émojis représentent «un langage à part entière qui est en train de se démocratiser très fortement. Ils permettent de pallier beaucoup des limitations de la communication non-verbale. Leur analyse permet de mettre une intention derrière les messages».


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« Le nuage d'émojis de M. Trudeau est particulièrement bienveillant et riche en émojis émotionnels pour un homme politique. La présence forte de coeurs est très inhabituelle pour ce type de personnalité et confirme l'importance de son charme dans son succès en ligne », constate M. Fouetillou.

Hormis les nombreux cœurs, on trouve le drapeau canadien qui vient en tête. Des émojis comme le rire aux larmes pour ironiser, le pouce vers le bas pour « j’aime pas » et le croissant représentant l’islam, reflètent des sentiments plus négatifs.

Les jeunes, les gens d’affaires, les influenceurs…. et Trudeau

Justin Trudeau est le centre d’intérêt des jeunes de 18 à 24 ans, qui s’identifient fortement à ce jeune homme énergique, anticonformiste, au style décontracté. Comme eux, « Justin » maîtrise parfaitement les codes du web et manie avec brio les outils numériques. Son côté glamour, s’affichant avec les stars de cinéma et du sport, séduit également ces enfants de la téléréalité qui vouent un véritable culte aux célébrités.


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Ce pourcentage très élevé de jeunes est également gonflé par plusieurs événements à répercussion internationale, ayant eu lieu pendant la période étudiée. Notamment, le concert gratuit de Global Citizen à Montréal au cours duquel Justin Trudeau et son épouse sont montés sur scène avec Usher et Bill Gates.


Les gens d’affaires sont les plus représentés dans la catégorie des professions qui parlent du premier ministre sur les réseaux sociaux, si l’on fait abstraction des journalistes et des parlementaires.


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Le pays où Justin Trudeau est le plus populaire après le Canada, c’est les États-Unis. Sa visite officielle à Washington en mars 2016 et l’entente parfaite affichée avec Barack Obama ont apparemment séduit nos voisins du Sud. Les rencontres du premier ministre avec des stars et des chanteurs américains ont probablement amplifié sa popularité sans omettre les unes qui lui ont été consacrées dans des médias glamours comme Vogue.


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Les influenceurs

L’islam, la taxe carbone, la rencontre avec le premier ministre Manuel Valls et l’accueil réservé au député européen, José Bové, à son arrivée à Montréal, sont les quelques sujets qui ont fait réagir les influenceurs québécois à l’endroit du premier ministre canadien, ces dernières semaines.

Côté anglais, le ton est nettement plus bienveillant. Rihanna et Bill Gates se sont fendus de tweets élogieux à son égard.

«Justin Trudeau a une communication digitale ancrée dans les conversations et les dynamiques du web.», décrit Guilhem Fouetillou. « Il est à l'écoute de ce qui fonctionne et ne fonctionne pas, il sait utiliser les relais du web qui lui permettront de maximiser la portée de ses prises de parole, par exemple en s'appuyant sur des célébrités comme Rihanna et Bill Gates. »

Galerie photo Les influenceurs et Justin Trudeau Voyez les images


Sur Facebook, les médias en tête des influenceurs

Le classement des médias s'appuie sur les comptes possédant le plus d'abonnés et ayant parlé au moins une fois de M. Trudeau sur la période étudiée.


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Le roi du « swag »

Pour les internautes, Justin Trudeau a le swag. Un mot issu du hiphop et adopté par les jeunes internautes, désignant une personne cool et hyperbranchée.

Des publications ornées d’émojis, aux « memes » et photomontages, en passant par des « gifs » et vidéos, Justin Trudeau fait l’objet de nombreux détournements.

Justin Trudeau héros de bande dessinée en Grande-Bretagne, appelé à la rescousse pour sauver le Labour Party de Jeremy Corbyn.


En couverture d'un magazine Marvel


Et des bougies parfumées Justin Trudeau

Note : Cette enquête de Linkfluence effectuée sur la période du 1er septembre au 14 octobre 2016 est une photographie de la communication numérique de Justin Trudeau à cet instant précis. Elle ne constitue pas un bilan de la communication politique de son mandat.