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16/10/2016 20:15 EDT | Actualisé 17/10/2017 01:12 EDT

Tibet: les Chinois gaga de peinture tangka

L'oeil rivé sur sa toile, Wulan colore méticuleusement un Bouddha. Dans une école de Lhassa, cette élève chinoise s'initie aux tangkas, éclatantes peintures tibétaines jadis en danger, désormais prisées des Chinois et dont les prix "explosent".

"J'avais vu un documentaire à la télévision et j'ai été subjuguée", raconte l'étudiante de 34 ans, qui a rejoint l'école "Danba Raodan" en 2014 depuis la Mongolie intérieure, à plus de 2.500 km de la capitale tibétaine.

Autrefois apanage d'artistes liés au clergé bouddhiste, les tangkas, peintures tibétaines ultra-codifiées inscrites par l'Unesco sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité, s'ouvrent désormais aux laïcs passionnés de dessin.

Tenzin Puntsok, 31 ans, le directeur tibétain aux allures de dandy, explique avoir hérité de l'école de son père avec une mission: perpétuer cet art religieux, mis à mal après l'arrivée sur le toit du monde en 1950 des troupes chinoises.

En 1980, année de création de l'établissement, Lhassa ne comptait ainsi plus qu'une vingtaine de peintres.

"Aujourd'hui, ils sont un millier. Et au niveau national, environ 10.000", estime le directeur.

Pékin vilipende régulièrement le dalaï lama, le chef spirituel du bouddhisme tibétain, mais la peinture religieuse du Tibet "séduit aujourd'hui un nombre croissant de Chinois", assure Wulan, qui après sept années d'études espère ouvrir son école ou son atelier.

"Les cultures traditionnelles sont de plus en plus reconnues en Chine", estime-t-elle.

Pourtant, les tangkas ont failli être balayés par la Révolution culturelle (1966-1976), qui a semé le chaos dans toute la Chine et poussé la jeunesse tibétaine, fanatisée comme ailleurs dans le pays, à "écraser les vieilleries" en détruisant l'art ancien.

- 'Savoir-faire perdu' -

"Au-delà de la destruction d'oeuvres et des monastères saccagés, pillés ou brûlés, c'est le savoir-faire qui s'est beaucoup perdu. Beaucoup de maîtres se sont volatilisés ou étaient en prison et n'ont pas pu former des jeunes", explique Amy Heller, tibétologue et historienne de l'art basée en Suisse.

"Même après la Révolution culturelle, c'était difficile. La censure avait été telle durant 10 ans que les gens hésitaient à ressortir leurs tangkas, par crainte d'être dénoncés".

L'école "Danba Raodan", en accueillant gratuitement les apprentis, fut l'une de celles qui ont relancé la pratique, formant en trois décennies quelque 700 élèves.

L'établissement compte aujourd'hui une centaine d'étudiants: 90% sont Tibétains "dont beaucoup d'enfants pauvres", le reste se partageant entre Hans (l'ethnie majoritaire en Chine), Huis (musulmans) et Mongols.

Les élèves s'initient, à raison de 10 heures par jour, à toutes les étapes de la réalisation d'un tangka: tracé des figures au portemine, application des pigments naturels à base de perles, turquoises ou agates, finition à l'or...

Les tangkas nécessitent, suivant leur taille et leur complexité, entre un mois et trois ans de travail. Ils se vendent traditionnellement aux familles tibétaines ou aux monastères. Mais aussi, désormais, aux collectionneurs chinois.

"Avec le développement économique effréné des dernières décennies et le matérialisme qui en découle, les Chinois ont besoin aujourd'hui de combler, avec la religion, un certain vide spirituel. Et ils sont séduits par l'art coloré du bouddhisme tibétain", explique Wang Jingyi, analyste du marché chinois et professeur d'art à l'Université normale de Taiwan.

"Les collectionneurs viennent de Pékin et Shanghai et sont de plus en plus nombreux", souligne Tenzin Puntsok. Cet attrait croissant fait s'envoler les prix.

- 45 millions de dollars -

"Le tangka d'un maître débutant vaut déjà plusieurs milliers d'euros", assure le directeur, qui dit vendre ses propres oeuvres près de 200.000 yuans (27.000 euros).

Les pièces anciennes, plus précieuses, peuvent atteindre 100.000 euros, souligne Amy Heller, selon qui ce marché "explose". En 2014, le collectionneur chinois Liu Yiqian a même déboursé la somme record de 45 millions de dollars pour un tangka du XVe siècle.

Les prix grimpent chaque année de 10%, affirme la galerie spécialisée Tiantangwu, à Pékin.

Et ce alors même que de "faux" tangkas imprimés (et non peints) inondent le marché national à destination des touristes et des amateurs, explique Tenzin Puntsok.

"L'ancienne génération de peintres ne voit pas forcément d'un bon oeil toute cette marchandisation. En tant que jeune, je trouve ça inévitable. L'essentiel, c'est de trouver un équilibre entre la tradition et le marché", dit-il.

Certains spécialistes alertent cependant sur les risques de cette frénésie, qui n'est pas forcément bénéfique aux relations, parfois tendues, entre Chinois Hans et Tibétains.

"Parfois, les galeries, principalement tenues par des Hans, revendent les oeuvres bien plus cher qu'ils ne les ont achetées aux peintres", note Wang Jingyi.

Or "ce sont des objets religieux", souligne-t-il. "S'ils sont trop marchandisés, ils perdront leur identité religieuse".

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