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15/10/2016 22:08 EDT | Actualisé 16/10/2017 01:12 EDT

Duterte va en Chine pour chercher argent et respect

Le président philippin Rodrigo Duterte se rend en Chine cette semaine pour y chercher à la fois le respect et des milliards de dollars d'investissements, à l'heure où Manille affirme avec fracas vouloir prendre ses distances avec le traditionnel allié américain.

Le président chinois Xi Jinping devrait offrir un accueil des plus chaleureux mardi à l'avocat controversé de 71 ans -- qui menace de mettre un terme à des décennies d'alliance avec Washington et semble prêt à être conciliant face aux prétentions chinoises en mer de Chine méridionale.

M. Duterte fait valoir qu'il cherche à sevrer l'archipel d'une relation malsaine avec l'ancien colonisateur. Il a aussi manifesté son déplaisir face aux critiques américaines contre sa guerre antidrogue meurtrière.

D'après les analystes, son attirance pour le géant asiatique est symptomatique de son pragmatisme. M. Duterte ne cesse d'affirmer que les Etats-Unis sont une puissance sur le déclin.

"C'est quelqu'un qui veut des résultats, il est aussi machiavélique", dit à l'AFP Clarita Carlos, professeure de sciences politiques à l'Université des Philippines.

"Le type sait qu'il peut trouver des marchés pour nos bananes, nos ananas, et créer de l'emploi, que ce soit en Chine, en Russie ou au Mali, c'est là où on va aller. Tout, pourvu que ça marche".

Duterte sera accompagné de centaines d'hommes d'affaires qui tenteront de capitaliser sur le réchauffement consécutif à ses prises de position sur la mer de Chine méridionale.

Pékin revendique la quasi totalité de cet espace stratégique. Pour y asseoir ses prétentions, la Chine a construit des îles artificielles qui sont susceptibles d'accueillir des bases militaires.

- Colère chinoise -

Le prédécesseur de M. Duterte, Benigno Aquino, avait considérablement irrité Pékin sur un certain nombre de sujets.

M. Aquino avait autorisé le déploiement de troupes américaines dans l'archipel, lancé des patrouilles maritimes conjointes, saisi la Cour permanente d'arbitrage (CPA) de la Haye au sujet de la mer de Chine, soulevé sans cesse cette question lors de sommets régionaux et refusé de négocier directement avec Pékin.

En juillet, peu après l'entrée en fonction de M. Duterte, la CPA a donné raison à Manille en estimant que les revendications chinoises n'avaient pas de fondement historique et que la construction d'îlots artificiels était illégale.

Mais, plutôt que d'utiliser cette décision pour faire pression sur Pékin comme l'aurait fait Benigno Aquino, M. Duterte a cherché la réconciliation.

Il s'est également livré à des attaques verbales en règle contre Washington, a suspendu les patrouilles conjointes de même qu'une série d'exercices militaires annuels.

Pendant la campagne, l'avocat s'était dit disposé à "mettre de côté" la mer de Chine méridionale si Pékin construisait une ligne ferroviaire à Mindanao, région pauvre du sud des Philippines.

M. Duterte a également dit qu'il n'était pas dans l'intérêt de Manille de faire valoir ses droits sur le récif poissonneux de Scarborough, situé dans la zone économique exclusive des Philippines (ZEE), pris par Pékin en 2012.

- 'Le respect, c'est important' -

"Ne nous attardons pas sur Scarborough car nous ne pouvons les combattre", a-t-il déclaré récemment.

Le président philippin a également fait savoir qu'il espérait obtenir à Pékin une certaine reconnaissance, lui qui est critiqué sans arrêt par l'Occident au sujet d'abus des droits de l'Homme et d'assassinats extrajudiciaires présumés.

Plus de 3.300 personnes ont été tuées depuis le lancement de sa guerre contre le crime et le président américain Barack Obama n'a pas été le dernier à s'élever contre l'effondrement apparent de l'Etat de droit dans l'archipel.

"Peux-être qu'au bout du compte, je couperai les ponts avec l'Amérique. Je préfère aller en Russie ou en Chine. Même si nous ne sommes pas d'accord avec leur idéologie, ils respectent le peuple. Le respect, c'est important", a-t-il déclaré.

Pour Jay Batongbacal, spécialiste du droit maritime, il s'agit d'un pari très risqué dont pour l'instant seule la Chine est sûre de sortir gagnante.

Duterte "prend un risque énorme, il parie sur la bonne volonté et la générosité de la Chine sans l'assurance que fournirait le soutien diversifié et multilatéral d'alliés historiques", écrit-il.

Richard Javad Heydarian, expert de la région à l'Université De La Salle de Manille, n'est pas tout à fait d'accord.

Il est trop tôt pour que la Chine clame victoire selon lui. "Je ne serais pas surpris qu'à un moment donné, s'il n'obtient pas de concessions satisfaisantes de Pékin, Duterte ne se couvre et se tourne à nouveau vers les Etats-Unis",

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