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14/10/2016 10:07 EDT | Actualisé 15/10/2017 01:12 EDT

Le cinéaste qui a piégé l'homme le plus riche de France

Certains le surnomment le Michael Moore français. On pourrait aussi parler d'un Robin des bois nouveau genre. Le journaliste et cinéaste engagé François Ruffin a frappé un grand coup avec son film Merci Patron!, dans lequel il prend la défense du travailleur.

Un texte de Félix-Antoine Viens

Fondateur du journal de gauche Fakir à Amiens, dans le nord de la France, François Ruffin est attaché à sa région natale. Comme ailleurs au pays, le Nord a vu depuis 20 ans nombre d'usines être délocalisées vers d'autres régions du monde. LVMH (Moët Hennessy Louis Vuitton), la plus importante entreprise de produits de luxe au monde, a progressivement déménagé ses activités en Europe de l'Est, laissant des centaines de travailleurs sans emploi.

C'est le cas de la famille Klur, ex-employés licenciés de Kenzo, une filiale de LVMH, à qui Ruffin consacre son film. Sans le sou, sans diplômes en poche, les Klur chauffent une seule pièce de leur maison et sautent des repas pour boucler les fins de mois.

Dans une satire sociale, qui aurait bien pu être imaginée par notre Infoman, Ruffin tente d'obtenir dédommagement auprès de Bernard Arnault, propriétaire de LVMH, au nom de Serge et Jocelyne Klur, qui sont sur le point de perdre leur maison.

La suite relève presque de la fiction. Sans tout dévoiler, disons que les Klur obtiendront plus qu'ils n'auraient pu imaginer, notamment un emploi assuré dans un supermarché pour Serge, le père.

Le Michael Moore français

La méthode n'est pas sans rappeler celle du cinéaste américain Michael Moore, qui, régulièrement dans ses films, prend la défense de David contre Goliath. Ruffin se réclame d'ailleurs du réalisateur de Roger et moi.

« C'est moi qui ai suggéré cette comparaison aux médias, je l'assume, explique Ruffin, joint au téléphone chez lui à Amiens. J'ai vu Roger et moi une dizaine de fois, j'ai lu ses livres. J'admire ce qu'il fait, autant sur le plan politique qu'esthétique. »

Ruffin rejette toutefois l'étiquette de cinéaste, insistant sur le fait que c'est d'abord par ses écrits et par ses actions-chocs qu'ils souhaitent s'exprimer.

« Mon adversaire, c'est la finance »

Père de deux enfants, Ruffin a vu la Picardie - aujourd'hui connue sous le nom d'Hauts-de-France - être désertée par ses entreprises, et a constaté les effets de ces fermetures sur la population. Il ne pouvait demeurer les bras croisés.

Le journaliste et auteur a également compris que les luttes ouvrières ne se gagnaient pas dans les usines, mais bien dans les sièges sociaux et lors des assemblées d'actionnaires. Pendant une dizaine d'années, il a suivi LVMH à la trace pour tenter d'obtenir des explications. Sans succès.

« Plus ça allait, plus je prenais conscience des conséquences de ces délocalisations. C'est là que j'ai compris que mon adversaire, c'est la finance. »

Un amour déçu

François Ruffin a donc dû se résigner, il ne pourrait rencontrer Bernard Arnault, un « amour déçu », lance-t-il de façon sarcastique. Il porte d'ailleurs souvent un chandail avec l'inscription « I love Bernard » (« J'aime Bernard »).

« J'ai fait de mon mieux, je voulais l'interviewer, je voulais avoir Bernard Arnault. Sans lui, je pensais que ce film serait un échec. C'est quand même incroyable que des hommes comme ça, qui ont le destin de milliers de personnes entre les mains, n'aient pas de comptes à rendre. »

Après le tourbillon provoqué par le film, qui s'est avéré un succès commercial en France, Ruffin est retourné à ses écrits et à son journal Fakir. Il souhaite maintenant tourner la page sur LVMH.

Qui sait, il pourrait bien consacrer son prochain film à l'accord de libre-échange entre l'Union européenne et les États-Unis, ou bien même avec le Canada, auxquels il s'oppose farouchement.

Lorsqu'on lui explique que Manuel Valls, premier ministre français, était d'ailleurs en visite au Canada pour discuter, entre autres, de l'accord, il émet un souhait : « Il est chez vous? Eh bien gardez-le! »

Le documentaire Merci Patron! a pris l'affiche au Québec vendredi.