NOUVELLES
01/10/2016 20:15 EDT | Actualisé 02/10/2017 01:12 EDT

Pour les Tatars de Crimée, la loyauté à Moscou ou le silence

Ilmi Oumerov marche lentement et a du mal à contrôler son bras gauche, mais sa voix se fait forte et ses yeux perçants quand il raconte son opposition à la mainmise de Moscou sur la Crimée. Une opinion pour laquelle ce Tatar est actuellement jugé.

Député et vice-président du Medjlis, l'assemblée des Tatars de Crimée interdite en avril par Moscou, Ilmi Oumerov est sorti début septembre de l'hôpital psychiatrique où il avait été interné de force par les autorités de cette péninsule annexée par la Russie en mars 2014.

Cet homme de 59 ans, diabétique et atteint de la maladie de Parkison, a passé malgré lui trois semaines dans cet établissement, au cours desquelles il a subi une batterie d'examens visant à évaluer sa santé mentale.

"La Russie fait tout son possible pour obtenir la loyauté" des Tatars de Crimée, explique-t-il. Mais si elle n'obtient pas leur adhésion, elle se contentera de leur silence, ajoute-t-il.

La situation d'Imli Oumerov, arrêté en mai pour "extrémisme", rappelle celle des dissidents de l'époque soviétique placés en hôpital psychiatrique et traités comme des malades mentaux par le pouvoir, qui souhaitait les faire taire.

Finalement déclaré sain par les médecins, il va bientôt être jugé et risque jusqu'à cinq ans de prison. Son crime: avoir déclaré dans une interview télévisée que la Crimée faisait encore partie de l'Ukraine.

"Le moment est venu où pour une opinion, pour un avis, ils jugeront les gens et les condamneront à des peines de prison ferme", ajoute Imli Oumerov, assis dans son jardin de Bakhtchissaraï, capitale historique des Tatars de Crimée.

Ceux-ci sont environ 300.000, soit près de 14% de la péninsule même si M. Oumerov estime que 30 à 40.000 d'entre eux l'ont quittée depuis le "retour" de la péninsule dans le giron russe.

Depuis l'annexion, 17 Tatars ont été emprisonnés, certains pour leur appartenance présumée au groupe islamiste Hizb ut-Tahrir. Les militants de la communauté assurent que plusieurs centaines d'autres ont été à un moment arrêtés ou détenus. La chaîne de télévision tatare, ATR, a été fermée par les autorités fin 2015.

- 'Répression ouverte' -

L'histoire des Tatars de Crimée est marquée par plusieurs vagues de répression. La dernière date de mai 1944, quand la quasi-totalité de cette communauté a été déportée en Asie centrale sur ordre de Staline, qui les accusait de collaboration avec les nazis. Ils n'ont ensuite pu revenir qu'à la faveur de la détente initiée par le dernier dirigeant soviétique, Mikhaïl Gorbatchev.

Les Tatars ont aussi souffert de discrimination sous le pouvoir ukrainien, à partir de l'indépendance en 1991, explique un responsable de la communauté, Zaïr Smedlia.

"90% des responsables des forces de l'ordre" travaillant aujourd'hui en Crimée occupaient le même poste à l'époque ukrainienne, mais la différence, c'est qu'auparavant "ils avaient peur de la publicité, de violer la loi aussi ouvertement", et qu'aujourd'hui, ce n'est plus le cas, ajoute cet ancien professeur.

"D'une certaine manière, (les Ukrainiens) nous traitaient avec plus de tolérance", acquiesce Ramzi, un homme de 77 ans déporté de Crimée à l'âge de 5 ans. "Nous n'avons plus confiance en l'avenir".

Certains Tatars de Crimée ont accepté de collaborer avec les nouvelles autorités, voire de rejoindre le parti au pouvoir Russie Unie.

C'est à eux que Moustapha Osmanov, un entrepreneur, s'est adressé quand son fils a été arrêté. Ils lui ont promis de l'aide, mais l'ont prévenu qu'il "devait se taire".

Accusé d'avoir attaqué un policier lors d'un meeting du leader emblématique des Tatars Moustapha Djémilev, son fils a été condamné à un an de prison avec sursis.

Andreï Kozenko, qui vient d'être élu aux législatives sous les couleurs du partie Russie Unie de Vladimir Poutine, estime pour sa part que les membres du Medjlis, l'assemblée des Tatars de Crimée, ont "pratiquement organisé le génocide de leur propre peuple" en tentant de bloquer les routes et l'approvisionnement en eau et en électricité de la péninsule.

A Bakhtchissaraï, l'imam principal de la ville, Ramazan Assanov, choisit ses mots soigneusement avant de parler. Il explique que certains de ses fidèles à la prière du matin ont rejoint Russie Unie, le parti du pouvoir.

Certains fidèles "ont une opinion vraiment négative des Russes, de la Russie et du gouvernement, mais à quoi cela sert-il?", demande-t-il. Sous la Russie, "les relations entre nous et le gouvernement se sont améliorées. Cela nous aide dans de nombreux domaines".

am/tbm/pop/kat/ak/juf

AIRBUS GROUP