NOUVELLES
02/10/2016 04:29 EDT | Actualisé 03/10/2017 01:12 EDT

Erdogan sème le trouble en critiquant le rattachement d'îles à la Grèce

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a semé le trouble en mettant en question le rattachement d'îles égéennes à la Grèce aux termes du Traité de Lausanne de 1923 qui a donné naissance à la Turquie moderne sur les ruines de l'empire ottoman.

"A Lausanne, nous avons donné des îles proches au point que votre voix ici peut être entendue là-bas. Est-ce une victoire ?", s'était interrogé jeudi à Ankara le président devant des élus locaux. Ces îles égéennes "étaient les nôtres. Il y avait nos mosquées là-bas, nos sanctuaires", a-t-il ajouté.

Les sympathisants d'Erdogan et ses opposants ont diversement apprécié la mise en cause de l'accord qui reconnait le régime de Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la République de Turquie.

Les premiers estimant que ses propos ne font que rappeler que la Turquie actuelle n'est qu'une partie du territoire, plus étendue, jadis aux mains de l'empire ottoman alors que les seconds dénoncent une dangereuse dérive vers le néo-ottomanisme. A son apogée, l'empire ottoman contrôlait une zone s'étendant des Balkans à l'Afrique.

Signé en 1923, le Traité de Lausanne est le dernier accord conclu avec un pays vaincu de la Première Guerre mondiale. Il définit les frontières actuelles du pays de la Méditerranée jusqu'à la Perse après le démembrement de l'empire ottoman.

Bien que plus favorable que le Traité de Sèvres (1919) qui aurait cantonné le territoire turc aux alentours d'Istanbul et d'une partie de l'Anatolie, le Traité de Lausanne scelle la perte de toutes les îles égéennes - exceptés Gokceada (Imroz) et Bozcaada (Tenedos) - au profit des Grecs.

"Mettre en cause le Traité de Lausanne... est dangereux à la fois pour les relations entre nos deux pays mais aussi plus largement pour la région", a réagi le Premier ministre grec, Alexis Tsipras.

Interrogé sur la chaîne de télévision SKAI TV, le ministre grec des Affaires européennes, Nikos Xydakis, a jugé que "les déclarations sulfureuses d'Erdogan" étaient devenues une habitude.

Pour lui, cela peut s'expliquer par le fait que le dirigeant turc "fait face à une pression forte à l'intérieur", après la tentative de coup d'Etat du 15 juillet par des mutins qui ont tenté de le renverser, et aux problèmes avec ses voisins syriens et irakiens.

- 'Trahir l'histoire' -

Dans les faits, les propos du président turc viennent à rebours de ceux qu'il avait tenus le 24 juillet pour célébrer le 93e anniversaire du Traité, louant alors un "document fondateur de la République", obtenu par "la victoire du peuple grâce à sa foi, son courage et son sacrifice".

En deux mois, le ton a changé, le président turc allant jusqu'à affirmer que "ceux qui se sont assis à la table (des négociations) n'ont pas conclu le meilleur des accords". Il vise ainsi Ismet Inönü, bras droit et successeur de Mustafa Kemal Atatürk à la présidence de la République turque, que les laïcs de Turquie encensent encore aujourd'hui.

"Aujourd'hui nous en pâtissons", s'est ému M. Erdogan.

Pour Aykan Erdemir, de la Fondation pour la Défense de la démocratie basée à Washington, la "volte-face" d'Erdogan est la marque d'un émiettement de l'unité nationale mise en avant après le putsch avorté du 15 juillet, en particulier avec le camp laïc.

"Maintenant que le président turc a rétabli un contrôle total à travers tout le pays, il se sent assez à l'aise pour reprendre sa rhétorique anti-républicaine et qui divise", explique-t-il à l'AFP.

Plus virulent, le dirigeant des sociaux-démocrates (CHP, formation politique fondée par Atatürk), Kemal Kilicdaroglu, estime que les propos de M. Erdogan trahissent l'Histoire. S'adressant au président turc, il lui a lancé: "N'oubliez pas que si vous êtes assis dans ce siège c'est grâce à Lausanne".

A l'opposé, Yusuf Kaplan, éditorialiste du journal progouvernemental Yeni Safak, juge que le Traité de Lausanne a signé "l'arrêt de mort" du pays.

Pour Hayri Inönü maire d'un quartier d'Istanbul et petit-fils d'Ismet Inönü, l'existence d'"une République turque" est la preuve même que le Traité de Lausanne fut un succès. "Le reste n'est que palabres".

fo/bat/ezz/prh