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26/09/2016 07:27 EDT | Actualisé 27/09/2017 01:12 EDT

Aide médicale à courir

BILLET - Les pirates informatiques russes ont rendu publiques, depuis plusieurs jours, les données médicales de certains athlètes de haut niveau en pénétrant sur le site de l'Agence mondiale antidopage (AMA). On découvre dans ces documents les fameuses « autorisations à usage thérapeutique (AUT) » qui permettent aux athlètes de prendre des produits qui sont sur la liste des produits prohibés par l'AMA.

Ces AUT sont délivrées après un examen rigoureux des autorités médicales. Cependant, un certain nombre de questions demeurent sans réponses.

Sur ces produits qui sont prescrits aux athlètes, on retrouve beaucoup le salbutamol et la triamcinolone. C'est le cas pour les cyclistes Christopher Froome et Bradley Wiggins, qui ont remporté quatre des cinq derniers Tours de France.

Il y a aussi quatre joueuses de l'équipe canadienne de soccer : la capitaine Christine Sinclair, Melissa Tancredi, Sophie Schmidt et Rhian Wilkinson. Dans tous ces cas, on évoque des problèmes d'asthme.

Tout d'abord quelques chiffres : environ 70 % des sportifs des Jeux olympiques de Lillehammer, en 1994, avaient un certificat médical qui les autorisait à prendre ce médicament afin de soigner leur asthme de même que 87 % des sprinteurs aux JO d'Atlanta en 1996, alors qu'il n'y a que 2,7 % d'asthmatiques dans la population globale.

On retrouve les mêmes proportions dans de nombreux autres sports, dont le cyclisme et le ski de fond. Ce médicament permet d'améliorer le passage de l'oxygène dans le sang, et donc d'en apporter plus aux muscles.

Plusieurs études ont démontré que les athlètes de haut niveau qui sont soumis à un effort constant comme les cyclistes ou les skieurs de fond sont prédestinés à souffrir d'asthme. Les nageurs aussi à cause des effets répétés du chlore sur le système pulmonaire.

Cependant, toutes ces études scientifiques ne répondent pas à toutes les questions. Pourquoi, par exemple, la plupart des AUT sont-elles fournies à des athlètes, très souvent, médaillés, champions du monde ou champions olympiques?

Le Français Gérard Guillaume se bat pour un sport propre. Médecin de l'équipe professionnelle cycliste la Française des jeux durant plus de 15 ans et impliqué dans le milieu du cyclisme depuis plusieurs décennies, il n'hésite pas à dénoncer l'hypocrisie des instances sportives internationales et même de l'AMA.

« Je me suis battu et encore au moment où je vous parle avec le MPCC, le mouvement pour un cyclisme crédible, on se bat auprès des autorités pour qu'on arrête de donner, à tort et à travers, des corticoïdes. Parce que l'on sait qu'il y a un détournement de l'usage de ces produits avec l'aval, non seulement des médecins qui soignent, mais aussi avec celui des autorités. On nous répond, chaque fois, que les corticoïdes, par exemple, sont à la portée de tout le monde, sont à la portée d'un pays d'Afrique, d'Europe ou d'Amérique, donc il n'y a pas de discrimination dans les soins. Les corticoïdes améliorent la performance point barre! »

Ces produits qui sont prescrits pour soigner des pathologies sont aussi des produits qui peuvent éventuellement aider à la performance.

Et c'est là que s'arrête l'éthique pour certains. Il est indéniable que tous ces produits peuvent aider à la performance, ils sont tous d'ailleurs interdits par l'Agence mondiale antidopage. Alors, le seul pare-feu ce sont les autorisations à usage thérapeutique qui donnent le feu vert à l'athlète après un examen médical.

Ce que m'ont expliqué certains médecins, c'est que ces examens diffèrent d'un pays à l'autre. Pour les produits pour l'asthme par exemple, on demande en France, un vrai test à l'effort pour prouver la pathologie, alors que ce n'est pas le cas pour les Anglo-saxons.

De plus, on soigne, par exemple, en France et au Canada, ce type de maladie par voie orale, alors que les voisins anglais privilégient les voies intramusculaires. Plus efficace, mais surtout cette façon améliore beaucoup plus la performance.

J'ai demandé au docteur Guillaume si ces AUT étaient une aide médicale à courir.

« Il y a de la complaisance pour le moins! ».

Alors que devrait-on faire?

« Interdire les corticoïdes par voie systémique (voie intraveineuse). Si l'athlète en question a besoin de ce type de produit, et ça peut arriver, ça ne se discute pas, et bien il est interdit de compétition. C'est tout! On ne met pas des malades sur un terrain de sport. »

Entre 2014 et 2016, il y aurait eu une augmentation de presque 50 % des AUT. Le sport et ses acteurs seraient-ils aussi mal en point?

Voilà ce que déclarait Richard McLaren, juriste canadien et auteur du rapport de l'AMA sur le dopage dans le sport russe à la BBC.

« On peut mener des enquêtes sur différents sports afin d'établir la fréquence d'utilisation de produits concrets par les athlètes bénéficiant d'autorisations à usage thérapeutique. Un médicament contre le trouble du déficit de l'attention et d'hyperactivité figure parmi les produits les plus utilisés. Il peut y avoir des abus. »

Louis-Philippe Boulet est pneumologue à l'Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec (IUCPQ). Il s'est penché, lui aussi sur la question. Il reconnaît volontiers que l'asthme peut être considéré comme une maladie professionnelle chez les athlètes et il n'est donc pas étonné de les voir en si grand nombre.

Il précise que ses recherches ont prouvé que la prise de ces produits par voie orale n'améliorerait pas la performance. Par contre, il est strictement opposé au recours des posologies par intraveineuse qui, elles, peuvent cacher une éventuelle tentative de dopage.

Il est également surpris par certains dosages qui ont été prescrits chez certains athlètes souffrant supposément d'asthme.

« On doit prouver qu'une personne a un déficit. Il faut prouver qu'une personne est asthmatique avant de lui prescrire une médication parce que certainement quelqu'un peut tenter d'utiliser une médication semblable pour espérer améliorer ses performances alors qu'il n'a pas ce déficit qui est l'asthme ».

Vendredi, les pirates informatiques russes ont encore frappé en dévoilant les dossiers médicaux de 41 nouveaux athlètes. Les noms de sept Canadiens y figurent, dont ceux de Katherine Savard, Raphaël Gagné et Catherine Pendrel. On y retrouve des prescriptions contre l'asthme, des produits inflammatoires. Sur les sept athlètes, quatre ont remporté des médailles aux JO de Rio.

Je vous laisse avec un point qui a troublé certains observateurs du dopage. Aux Jeux de Rio, un athlète britannique sur sept avait obtenu une AUT. Donc, pour 53 des 366 athlètes de la Grande-Bretagne, l'AMA a fait une exception en les autorisant à prendre des substances interdites.

Une agence qui est maintenant dans le collimateur du Comité international olympique. Et certains commencent à demander la mise sur pied d'un organisme indépendant du sport qui serait responsable non seulement de s'occuper de l'antidopage, mais aussi de délivrer ces fameuses AUT.

Alors, aider à se soigner ou aider à se doper? Le débat est ouvert!