DIVERTISSEMENT
14/09/2016 09:38 EDT | Actualisé 14/09/2016 09:38 EDT

L'auteur Jean-Pierre Dupuis se questionne: «Où sont les joueurs francophones du tricolore?»

Professeur au HEC depuis 26 ans, sociologue et anthropologue de formation, Jean-Pierre Dupuis s'intéresse aux questions sociales dans les entreprises depuis une quinzaine d'années. Ses questionnements au sujet de la diversité culturelle au travail ont mené cet amateur de hockey a étudier et chercher des réponses à la grande question titre de son livre qui vient tout juste d'être publié aux éditions La Presse : Où sont les joueurs francophones du Tricolore? Une réflexion fascinante et un travail de recherche impressionnant soulevant interrogations et réflexions délicates et capitales pour les francophones - amateurs de hockey ou pas - que nous sommes.

Une perte pour le Canadien

«La proportion de joueurs francophones au sein du Tricolore n'a jamais été aussi basse dans toute l'histoire du Canadien depuis sa création, explique d'emblée Jean-Pierre Dupuis. Cela fait longtemps que je brassais des idées et je me demandais ce que je pourrais bien en faire. Je me suis alors motivé à écrire «juste pour le plaisir» en pensant que je n'allais écrire qu'un petit texte de 20 pages. Finalement, je suis allé jusqu'au bout de ma réflexion et cela a donné ce petit livre intitulé Où sont les joueurs francophones du Tricolore?.

L'élément déclencheur à l'écriture de ce livre tout de bleu, de blanc et de rouge? Le simple – et désolant - fait qu'il y ait de moins en moins de joueurs francophones chez le Canadien.

«Je trouve que c'est une perte pour le Canadien, dit-il. D'une part parce que retrouver un bon nombre de joueurs francophones est un atout dans l'équipe dans son rapport avec la communauté, et aussi parce que cela aide indéniablement l'équipe à être plus performante. Je parle de ce sentiment d'appartenance si fort qu'il donne aux joueurs francophones l'envie de se surpasser lorsqu'ils évoluent dans leur milieu.»

«Ce qui me choque le plus, poursuit-il, c'est de voir que le Canadien est devenu une grosse machine de marketing exploitant ses légendes francophones - les Jean Béliveau et Maurice Richard qu'on invitait aux événements du temps de leur vivant et qu'on projette aujourd'hui en images sur la patinoire – mais qui, concrètement ne fait pas grand-chose pour qu'il y en ait aujourd'hui dans l'équipe.»

L'élément déclencheur à ce grand questionnement, c'est aussi une conférence de Pierre Boivin à laquelle l'auteur a assisté et lors de laquelle le principal intéressé a déclaré: «Vous savez, il n'y a pas d'équipe dans la ligue qui fait plus d'efforts que nous pour recruter des joueurs francophones».

«Pourtant, lorsque je me suis mis à examiner un peu les décisions de l'équipe - surtout de leurs directeurs généraux et je parle ici de ceux qui ont succédé à Serge Savard -, je n'ai pas trouvé qu'ils faisaient tous les efforts nécessaires pour avoir des joueurs francophones, ajoute Jean-Pierre Dupuis. Ils ont manqué de nombreuses occasions. Je trouvais donc qu'il y avait une dissonance entre le discours de la direction et les décisions qui étaient prises concrètement en termes d'opérations de hockey, de recrutement de joueurs, de repêchage et d'échanges. Donc j'ai décidé de vérifier tout cela.»

Une vérification qui a mené l'auteur à étudier les repêchages des 30 dernières années en examinant chacun des choix qui s'offraient au Canadien. «Je me suis aperçu qu'on avait laissé passer plusieurs joueurs francophones. Bien sûr, ils peuvent dire qu'ils ne savaient pas ce que ces joueurs deviendraient et je suis d'accord avec eux, mais je crois qu'en n'en repêchant aucun (ou si peu), ils ne leur ont pas offert la chance de devenir de bons joueurs. Ces joueurs se retrouvent aujourd'hui un peu partout dans la ligue, alors qu'ils pourraient être avec le Canadien.»

Un fait demeure: le Canadien est l'équipe qui a toujours la plus forte proportion de joueurs francophones de la ligue. Mais cela n'est plus le cas. Si les joueurs francophones se retrouvent aujourd'hui plus nombreux à Pittsburgh ou à Philadelphie, cela pose problème à de nombreux amateurs de hockey québécois.

«Si l'équipe misait sur l'ouverture au monde et le fait que ce n'est plus si important d'avoir des joueurs francophones au sein de l'équipe, je pourrais mieux comprendre. Mais comme les dirigeants nous répètent que c'est quelque chose d'important et qu'ils font tous les efforts pour y arriver alors que ce n'est pas le cas, c'est différent et c'est exactement la raison pour laquelle j'ai décidé de pousser plus loin la question», explique l'auteur.

D'une importance capitale?

Si Jean-Pierre Dupuis n'a pas souhaité discuter avec les gens de l'organisation du Canadien lors de la rédaction de son livre, c'est que selon lui, il s'agit d'un sujet tabou. «Les joueurs n'auraient pas voulu parler», croit-il. Il s'est plutôt servi de divers commentaires de ceux-ci sur la question dans les journaux.

«Mon explication est qu'il n'y a pas de stratégie d'entreprise véritable pour changer la réalité. Les faits sont que le Canadien n'a pas fait beaucoup d'efforts pour recruter des joueurs francophones. Ils doivent donc arrêter de dire que cela est important s'ils ne mettent pas de mesures en place pour y arriver.»

Pour son auteur qui s'attend à se faire traiter de «gérant d'estrade» par les membres haut placés de l'organisation, ce livre se veut ainsi beaucoup plus un constat de la situation actuelle, qu'un désir de faire changer et bouger les choses.

«Je ne pense pas que ce livre va forcer les gens à changer leur pratique, mais j'aimerais à tout le moins que leur discours change et que ceux qui appuient une position ou une autre la regardent avec des faits.»

Un noyau de joueurs francophones comme atout majeur

Si Jean-Pierre Dupuis croit fermement qu'il s'agit d'un atout majeur pour le Canadien d'avoir un noyau central constitué de joueurs francophones enracinés dans leur milieu, c'est qu'il constate que ceux-ci cherchent alors à se surpasser. «Dans le contexte où ils restent ici tout l'été, où ils se font poser des questions et où ils se font «challenger» dans un environnement où se retrouve un amour du hockey démesuré. Tout cela mis ensemble donne de l'énergie, une chimie et même de la synergie autour de l'équipe.»

Attention toutefois, l'idée d'avoir plus de joueurs francophones au sein du Canadien ne signifie pas d'exclure les joueurs anglophones, au contraire. «Lorsque l'équipe gagnait avec Guy Lafleur, il y avait Bob Gainey, Larry Robinson….L'idée n'est pas d'exclure les joueurs anglophones, mais de constituer un noyau qui ferait en sorte que l'équipe soit plus soudée en son milieu, qui servirait de motivation aux joueurs et qui permettrait à l'équipe entière d'être soudée. Dans le contexte actuel, il est difficile pour les joueurs francophones de jouer à Montréal quand ils ne sont que deux ou trois dans l'équipe. Par contre, lorsqu'ils sont sept ou huit, cela change entièrement la dynamique.»

Pour l'auteur, la solution est simple. Un nombre plus élevé de joueurs francophones au sein de l'équipe veut dire un sentiment de soutien partagé, un bel effet d'entraînement et un poids partagé sur plusieurs et non plus sur une seule paire d'épaules.

«J'ai l'impression que le dépisteur en chef du Canadien, Trevor Timmins, a peur de repêcher des joueurs francophones, car si cela ne marche pas, on va lui tomber dessus, alors que si on parle de quelqu'un provenant d'une autre culture ou d'une autre origine, on va accorder moins d'importance à tout cela. Je crois qu'il y a une peur de se tromper qui existe.»

«Je reproche au directeur général ne ne pas avoir assuré l'avenir en repêchant des joueurs francophones de façon à éventuellement recommencer à avoir plus de joueurs francophones au sein de l'équipe. Marc Bergevin est un peu coincé avec cet héritage. Par contre, comme il avait dit que cela était important et qu'il irait chercher plus de jeunes joueurs francophones (ce qu'il n'a pas fait), il n'a pas planifié cet avenir.»

D'ailleurs, l'un des grands facteurs de cette «disparition» des joueurs francophones au sein du Canadien a été la perte des Nordiques de Québec, «une organisation qui obligeait le Canadien à avoir un visage plus francophone. Leur départ a laissé les Canadiens bien seuls dans leur marché. C'est la raison pour laquelle je pense que la seule façon de changer les choses, à court ou à moyen terme, serait le retour d'une équipe à Québec.»

-Vous désirez en savoir plus sur le sujet? Le livre Où sont les joueurs francophones du Tricolore? de Jean-Pierre Dupuis est disponible dès maintenant en librairie.

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