DIVERTISSEMENT
10/09/2016 07:46 EDT | Actualisé 10/09/2016 11:41 EDT

«Robert Mapplethorpe est plus nécessaire que jamais», Nathalie Bondil

Dès samedi, le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) présente en première canadienne l’exposition Focus: Perfection – Robert Mapplethorpe. Plus de 200 tirages du maître de la photographie contemporaine sont réunis jusqu’au 22 janvier 2017. Le Huffington Post Québec s’est entretenu avec Nathalie Bondil, directrice et conservatrice en chef de l’institution muséale.

Près de 27 ans après sa disparition, que représente aujourd'hui l’héritage de l’artiste Robert Mapplethorpe?

Son héritage est immense. Nos partenaires pour cette exposition, le J. Paul Getty Museum et le Los Angeles County Museum of Art (LACMA), ont déjà proposé deux expositions sur Robert Mapplethorpe grâce à une fabuleuse donation de 2000 photos et autres archives de la fondation Robert Mapplethorpe. Ces deux expositions sont aujourd’hui réunies en une exposition à Montréal. Ce qui en fait un projet d’une grande ampleur et totalement unique au pays. Cela faisait longtemps que je voulais monter un projet sur l’artiste, car je savais que c’était un sujet inédit et aussi parce que c’est un sujet éminemment actuel. Son art nous parle encore beaucoup. Et puis, il a fallu avoir l’opportunité de pouvoir présenter ses photographies, qui d’une part demeurent fragiles, les tirages ne peuvent être exposés longtemps, et d’autre part parce que l’artiste reste un sujet délicat, à cause de certaines photos au contenu homoérotique extrêmement explicite.

Pourtant, le photographe pensait que son travail n’était pas destiné à tous les publics. Il rangeait d’ailleurs ses clichés les plus crus dans un portfolio marqué de la lettre X à l’intérieur d’une vitrine dont l’accès était réservé aux personnes majeures.

Ce qui est également le cas pour notre exposition. Comme vous le savez, les clichés dévoilés lors de l’emblématique exposition The Perfect Moment ont déclenché toute une controverse aux États-Unis à la fin des années 1980 et au début des années 1990 entraînant les violentes «guerres culturelles». Le National Endowment for the Arts – l’équivalent chez nous de notre ministère de la Culture – a même sauté à cause des grands procès qui ont suivi les expositions sur Robert Mapplethorte. C’est un moment très sensible dans l’histoire culturelle de nos voisins du Sud. Il faut donc remercier le courage du Getty et du LACMA pour avoir présenté ses contenus subversifs avec un regard neuf qui propulse l’art de Mapplethorpe au XXIe siècle. On ne voit plus simplement le photographe provocateur, mais un grand artiste qui a su cadrer le monde d’une façon totalement singulière.

L’exposition qui revient sur l’ensemble de la carrière du photographe touche plusieurs thèmes liés à la vie de l’homme mort du sida en 1989.

J’aime les projets audacieux, ceux qui nous interpellent et qui vont au-delà. Ce qui me plait chez Mapplethorpe, c’est que son travail renvoie à des questions brulantes d’actualité comme les relations interraciales, la diversité sexuelle ou la violence aux États-Unis. Je ne vous cacherais pas que proposer au public cette exposition en même temps que les élections américaines, dans ce duel improbable entre Donald Trump et Hillary Clinton, est d’une pertinence primordiale. Un des grands défis d’une telle exposition a été de l’organiser pour les familles et pour les écoles. C’est justement l’intérêt d’une telle exposition que de pouvoir sortir de ce débat un peu réducteur autour de ses œuvres controverser pour aller réfléchir sur la censure, mais aussi sur les thèmes de l’homosexualité, de la place des noirs dans la société nord-américaine. Dans cette réflexion sur l’inclusion qui nous concerne tous, Robert Mapplethorpe est plus nécessaire que jamais.

Robert Mapplethorpe est un contemporain de Andy Warhol. Ils se connaissaient d’ailleurs très bien, n’est-ce pas?

Andy Warhol a toujours été une référence pour Mapplethorpe qui ne voulait pas être considéré comme un photographe, mais comme un artiste à part entière. Il a beaucoup suivi la carrière de Warhol. Il a côtoyé son milieu, celui de la Factory a l’époque du Studio 54. Ils se sont rencontrés. Robert a photographié Andy et vice versa. Tous les deux ont compris la société dans laquelle ils vivaient. Une société d’images, désinhibée et décadenassée. Robert Mapplethorpe a aussi compris la valeur commerciale de l’artiste ou le vedettariat de l’artiste. La photographie chez Mapplethorpe ce n’est pas de la simple reproduction, c’est vraiment un rapport qualitatif au papier, à la lumière et au tirage qui est tout à fait exceptionnel et qui fait la rareté d’une telle exposition. Oui, on peut voir des reproductions de ses photographies dans les magazines ou ailleurs, mais vraiment admirer les tirages originaux est une tout autre expérience et il était sensible à cet aspect-là.

Mais qu’est-ce qui rapproche véritablement Warhol de Mapplethorpe?

Tous les deux ont fait un art sans concession. C’est assez curieux puisqu’ils ont très tôt été critiqués parce qu’on pensait qu’ils étaient consensuels ou qu’ils s’abaissaient à faire du «low art» en regardant vers des médiums comme la photographie ou l’illustration. On les a également critiqués pour leur approche provocatrice ou commerciale, mais maintenant on comprend avec le temps la beauté et la singularité de leur regard. On échappe au phénomène de la mode pour mieux saisir la puissance de leur vision. Leur attitude a été d’être sans compromis. C’est intéressant parce qu’à l’époque on ne pouvait pas le voir. On a toujours du mal à se détacher de la société dans laquelle on baigne.

Robert Mapplethorpe peut-il encore choquer à notre époque déjà bombardée d’images pornographiques?

Mapplethorpe n’a jamais eu l’objectif de nous exciter avec ses photos sadomasochistes. Dans le cas du portfolio X par exemple, les observer continue encore de nous mettre mal à l’aise, comme cette image du sexe ensanglanté. La raison pour laquelle cela nous choque et nous déstabilise c’est qu’on a à faire à des situations pornographiques jamais vues auparavant. Chez le photographe, il existe aussi un fort esthétisme du paradoxe. C’est choquant et à la fois sublime.

Focus: Perfection - Robert Mapplethorpe – Musée des beaux-arts de Montréal – du 10 septembre 2016 au 22 janvier 2017.

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