NOUVELLES
09/09/2016 20:45 EDT | Actualisé 10/09/2017 01:12 EDT

Le commerce frontalier polono-russe se meurt, asphyxié par la politique

"Bof, tout cela c'est de la politique", lance avec dégoût Inna, Russe venue de Kaliningrad pour faire des achats en Pologne, alors qu'elle attend qu'un garde-frontière contrôle son visa.

Il y a deux mois, elle pouvait s'en passer pour visiter les magasins polonais, dans le cadre d'un accord laissant les frontaliers circuler librement dans une assez vaste zone du pays voisin.

Varsovie a suspendu cet accord avec l'enclave russe de Kaliningrad début juillet, invoquant des préoccupations de sécurité à la veille d'un sommet de l'Otan et des Journées Mondiales de la Jeunesse, sur fond de la plus grande dégradation des relations entre l'Ouest et Moscou depuis la fin de la guerre froide.

La même mesure avait été prise à l'égard de l'Ukraine, mais elle a été levée en août. Pour la Russie, elle est maintenue pour "raisons de sécurité", a déclaré le ministre polonais de l'Intérieur Mariusz Blaszczak, sans expliquer exactement de quoi il s'agit.

- Un million de Russes -

Le territoire de Kaliningrad, situé sur la Baltique et bordé par la Pologne et la Lituanie - toutes deux membres de l'Otan et de l'UE - abrite environ un million de Russes qui se rendaient souvent dans les pays voisins pour acheter produits alimentaires et appareils électroménagers.

Les Polonais, eux allaient acheter en Russie de l'essence, des cigarettes et de l'alcool.

Auparavant, toute la famille d'Inna, une quinquagénaire vigoureuse qui voyage avec sa belle-fille Nadejda, allait faire ses courses en Pologne, raconte-t-elle, mais maintenant c'est devenu une opération coûteuse: un visa multiple de Schengen pour 90 jours coûte cent euros.

"Beaucoup d'entre nous ne peuvent plus aller en Pologne", reconnaît-elle. "Et on n'allait pas juste faire nos courses à la frontière, on pouvait visiter de grandes villes comme Gdansk et Gdynia, et aller nous détendre à la plage".

A Gdansk, le portier d'un hôtel quatre étoiles, Mieczyslaw Deker, ne se fait pas prier pour le confirmer.

"Avant, les Russes de Kaliningrad constituaient près d'un tiers de tous nos clients. Et c'étaient de très bons clients. Qui avaient de l'argent et surtout qui aimaient le dépenser, pour bien manger, et boire et pas de l'eau minérale", dit-il.

Le poste-frontière de Grzechotki-Mamonovo a vu le trafic baisser d'environ 30% depuis juillet, dit un douanier polonais, Marek Borowiec.

"C'est dû aussi aux sanctions imposées par l'UE à la Russie il y a deux ans à cause de la crise ukrainienne et à la dévaluation continue du rouble", explique-t-il.

"Avant, la file d'attente de voitures faisait souvent cinq cents mètres. Aujourd'hui, elles passent immédiatement".

Les Russes de Kaliningrad ont dépensé près de 70 millions d'euros l'année dernière, une manne bienvenue dans cette région polonaise durement touchée par le chômage avoisinant localement 30%.

La ville frontière de Braniewo, 17.000 habitants, a vu se multiplier supermarchés, boutiques de vêtements, restaurants et hôtels après la libéralisation des voyages sans visas en 2011.

"Nous avions des centaines de visiteurs russes tous les jours. Maintenant on n'en voit que quelques-uns", regrette la maire Monika Trzcinska. Certains commerces ont dû réduire leur personnel, avec des baisses de chiffre d'affaires atteignant 70%.

- Décision politique -

L'élue a du mal à comprendre le souci de sécurité cité par le gouvernement. "Nous ne nous sentons pas menacés par les Russes. Nous nous sentons en sécurité ! Mais il y a peut-être des choses que j'ignore".

"C'est une décision purement politique tout à fait incompréhensible. Le trafic transfrontalier est rétabli avec l'Ukraine qui est en guerre et n'est pas rétabli avec l'enclave russe", où il n'y a pas de conflit, a dit à l'AFP un député de Gdansk du mouvement Kukiz 15, qui représente de petits commerçants, Andrzej Kobylarz.

Moscou a renforcé récemment sa présence militaire dans la Baltique et ses avions militaires violent souvent l'espace aérien des trois pays baltes. En avril, ils ont même frôlé un navire de guerre américain.

En réaction, dans le climat international tendu par l'annexion de la Crimée par la Russie et le conflit séparatiste en Ukraine, tant Washington que l'Otan ont décidé de déployer des troupes par rotation en Pologne et chez ses voisins baltes.

"Certaines forces de l'Otan seront placées près de la frontière de Kaliningrad", a dit à l'AFP Michal Baranowski, chef du bureau de Varsovie du Fonds Marshall Allemand.

mas-mc/via/bo/cro